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Vœux à la presse de Laurent Fabius (Paris, 11 janvier 2016)

Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, a présenté ses vœux à la presse.
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    F.de La Mure /MAEDI

Monsieur le Président Jacques Hubert-Rodier,
Monsieur Ndikumana,
Chers Collègues et Amis Annick et Matthias,
Mesdames et Messieurs,
Chers Amis,

D’abord bienvenue pour ces vœux de bonne année. C’est un plaisir de vous accueillir ici en pleine forme, vous étant tous reposés j’imagine pendant les congés de Noël. Moi je les ai passés au sud de la Normandie et je dois dire que j’en avais besoin parce qu’avec cette COP21 qui nous a occupée à la fin de l’année, quand on pouvait dormir deux heures, nous étions réputés faire la grasse matinée. Il y avait besoin de reconstituer les forces ; elles sont pleinement reconstituées. Merci beaucoup pour vos propos et pour vos vœux. Je vous souhaite, à toutes et à tous, un très bon millésime 2016. Comme il est de tradition, j’espère qu’il vous apportera santé, bonheur, et réussite professionnelle et, j’y ajoute toujours, ce qui surprend, de l’amour. Je pense que c’est l’une des choses les plus importantes, non pas dans la diplomatie mais tout simplement dans la vie.

Quand je dis de grands succès dans votre profession, c’est parce que pour moi qui n’ait jamais exercé la profession de journaliste, c’est une profession mais aussi une responsabilité : celle d’enquêter, d’expliquer, d’éclairer, pour vous tous qui êtes des spécialistes, d’expliquer la complexité du monde, notamment le fait que chacun ne perçoit pas totalement, si on ne lui explique pas, que la politique internationale de la France ne dépend pas seulement de la France - il y a quelques autres pays dans le monde. Il en est de même en Europe. L’Europe serait beaucoup plus facile à construire assurément s’il n’y avait que la France mais, par définition, en politique internationale il y a beaucoup de nations.

Votre tâche est d’expliquer tout cela en gardant votre liberté de jugement et, d’une certaine manière, dans vos rédactions, quels que soient par ailleurs vos choix personnels, Vous êtes, des piliers de la démocratie. Je dois le dire particulièrement en cette période où nous avons tous à l’esprit les attentats commis contre vos confrères de Charlie Hebdo et où, nous avons à nos côtés, l’occasion de féliciter, de récompenser le lauréat du Prix annuel de votre Association M. Ndikumana, qui, par son parcours montre bien ce qu’est le courage et la volonté d’informer librement.

Vous avez rappelé, Monsieur Hubert-Rodier, l’odieuse agression dont vous avez été victime en août dernier dans l’exercice de votre métier et en raison de l’exercice de votre métier. Cet acte a suscité, à juste titre, beaucoup d’indignation. Avec la récompense qui vous est remise aujourd’hui, Cher Monsieur, c’est un hommage rendu à votre compétence et à votre courage. Vous êtes je crois le premier journaliste étranger à recevoir ce Prix et vous le recevez, pour vous-même bien sûr, mais aussi pour tous vos collègues qui éprouvent la même passion et les mêmes difficultés. À travers vous, est également adressé un message de soutien à tous vos confrères, français et étrangers, qui accomplissent dans beaucoup de pays en crise un travail très difficile et, on le voit, souvent très dangereux. Je m’associe à ce message. Je veux vous dire ce que vous savez - vous l’avez rappelé en quelques mots -, c’est que nous sommes évidemment très attentifs à la situation du Burundi, inquiets aussi. Notre diplomatie est mobilisée. Nous soutenons le dialogue entre Burundais, puisque c’est la seule manière d’avancer, sous conduite africaine, et nous espérons, nous y travaillons, le retour le plus rapide possible à la paix.

Mesdames et Messieurs,

2015 a été - on le dit souvent de différentes années, mais cette fois-ci c’est réel - une année extraordinairement contrastée. Extrêmement dramatique d’un côté, avec un déferlement de violences. Je pense évidemment aux attentats qui ont frappé la France par deux fois gravement, mais aussi à ceux, nombreux, qui ont eu lieu dans le monde entier : en Tunisie, au Danemark, au Kenya, au Mali, en Égypte, dans la région des grands Lacs. Je pense aussi aux crises qui se sont poursuivies ou déclenchées au cours de l’année dernière, avec leur cortège de victimes.

Mais, d’un autre côté, 2015 a aussi été une année d’espoirs, avec deux grands succès diplomatiques auxquels la France n’est pas étrangère : l’accord sur le nucléaire iranien, en juillet, et l’accord de Paris sur le climat en décembre - deux sujets sur lesquels la communauté internationale butait depuis de longues années.

Concernant l’accord sur le nucléaire iranien, je dois à la vérité de dire que j’ai poussé pour que cet accord ait lieu le 14 juillet ; non pas simplement pour des raisons mnémotechniques mais parce qu’une négociation est toujours très difficile à finir et celle-là particulièrement qui durait depuis des années. Je ne sais pas si j’ai eu l’occasion de vous raconter cette anecdote, qui appartiendra aux livres d’histoire, mais j’ai pris non pas le prétexte mais appui sur notre Fête nationale pour dire à mes collègues - nous étions six - « Chers Collègues, au-delà du 14 juillet, ce n’est pas possible, je m’en vais. » Je ne dis pas que c’est la seule raison pour que cet accord fût conclu le 14 juillet mais comme en fait tout le monde avait envie de terminer, cette date d’un accord fort important dont l’application est discutée ces jours-ci a été retenue.

Il y a eu bien sûr l’accord de Paris sur le climat en décembre. Il est vrai que désormais, chaque fois que je me déplace dans une réunion, on me demande des nouvelles de mon petit marteau vert. Je réfléchissais l’autre jour, en réponse à une question de l’un de vos collègues qui me demandait quand j’avais cru au succès. Je lui disais - mais c’est mon côté facétieux -, je cherchais à tâtons dans ma propre intelligence et, par paresse, j’ai dit qu’il valait mieux obtenir des succès dont on ne comprend pas vraiment les raisons, que… mais vous pouvez continuer la phrase.

Il est vrai que le jour où j’ai dit à mon directeur de cabinet et à M. Guignard, qui nous a beaucoup aidés, que je voulais un petit marteau spécial pour la COP21, je ne devais pas avoir à l’idée qu’il y aurait un échec, car s’il y en avait eu un, je n’aurais pas eu l’occasion d’utiliser ce marteau. Comme cela, en me dédoublant, j’ai dû avoir à un moment le sentiment que ce succès improbable, nous pouvions néanmoins l’obtenir, j’y reviendrai.

Qu’en sera-t-il en 2016 ? Cette année s’ouvre dans un contexte mondial très difficile. Si on va au-delà de cette affirmation de principe, il est vrai que nous avons une économie internationale qui n’est pas très vaillante, une dispersion croissante de la puissance sur laquelle j’ai eu l’occasion de m’exprimer. S’ajoute cette année une conjonction assez frappante qui pousse - on pourrait prolonger l’analyse - la plupart des grands acteurs du système international à l’introversion pour des raisons diverses. L’introversion américaine - on peut comprendre - l’introversion russe chinoise - on peut comprendre - mais cela pousse beaucoup de grands acteurs du système international à l’introversion plutôt que la recherche en commun, pourtant tout à fait indispensable, de solutions.

Dans ce contexte, quelles sont nos priorités de politique étrangère ? Elles n’ont pas changé et elles sont au nombre de quatre. Même si le terrain d’application a peu changé. Je vous avais dit l’an dernier et l’année précédente, quatre priorités et lorsque nous avons, le président de la république ou moi-même, des choix à faire, nous nous référons à ces quatre priorités : la paix et la sécurité, c’est la priorité absolue ; la planète, on se demandait à l’époque ce que cela voulait dire, je crois que l’on peut maintenant davantage le comprendre ; l’Europe ; le rayonnement de la France. Ce sont ces quatre objectifs par rapport auxquels il faut juger nos actions et nos résultats en gardant à l’esprit - je pense à tel bilan fait en début ou en fin d’année qui m’a fait sourire. Il expliquait que la COP21 avait été positive, le nucléaire iranien, ce que nous avions fait au Mali et en Centrafrique, c’était bien, mais, qu’en revanche nous n’avions pas résolu le drame syrien. En effet, j’en conviens. J’en parlais encore ce matin avec M. Hijab, le coordinateur général de la réunion de Riyad, j’en parlerai cet après-midi avec M. de Mistura et avec John Kerry au téléphone. Il est vrai que la France n’est pas seule et que même si nous nous attachons à avoir des positions justes, ce n’est pas parce qu’elles sont justes qu’elles prévalent toujours. Je pense que c’est un élément qu’il faut avoir présent à l’esprit.
Je veux auparavant donner quelques coups de projecteur sur chacun de ces sujets.

En ce qui concerne la sécurité internationale et la paix, je m’exprime quelques jours après le nouvel essai nucléaire auquel la Corée du Nord a procédé. J’ai échangé à ce propos avec mon collègue coréen, mon collègue japonais et mon collègue chinois et nous avons toutes les raisons de penser - nous faisons les mêmes analyses - que cet essai, contrairement à ce qui a été dit par les Nord-Coréens, n’est pas un essai thermonucléaire. Pour autant, c’est un essai extrêmement préoccupant qui est une violation flagrante des résolutions du conseil de sécurité des Nations unies et qui menace à la fois la stabilité de l’Asie de l’est et la sécurité internationale. La réaction de la communauté internationale a été, à bon droit, forte et unanime. Le conseil de sécurité sera amené, je l’espère, à prendre rapidement des mesures. En tout cas, cet événement renforce notre conviction que les crises de prolifération nucléaire doivent être traitées avec une extrême vigilance et une grande fermeté. C’est d’ailleurs ce principe qui, dans un autre contexte, nous a guidés également au cours des négociations iraniennes, et qui continue de nous animer aujourd’hui.

Je réfléchissais à cette négociation iranienne et à toute cette série de détails qu’il faudrait apporter. Le succès a été le produit évidemment de ce que nous avons tous apporté, les six autour de la table mais principalement, du côté qui était le nôtre, de la volonté américaine très forte d’aboutir à un accord et de la détermination de la France à dire qu’il fallait un accord robuste. C’est le produit de ces deux éléments qui a abouti à la conclusion qui devrait se traduire par ce que l’on appelle « implementation day » d’ici quelques jours.

Quand je parle sécurité, quand je parle paix, évidemment je parle aussi de la lutte contre Daech et contre le terrorisme qui va rester malheureusement au cœur de notre action. En Irak, nous continuerons notre implication militaire, politique et également en Syrie, tout en continuant les efforts diplomatiques indispensables parce que ce sont eux et eux seuls qui peuvent permettre de vaincre durablement le terrorisme et d’apporter une solution notamment au drame syrien.

Comme je vous l’ai dit, j’ai discuté ce matin avec M. Hijab et nous irons ensemble voir le président de la République juste après le déjeuner ; je verrai M. de Mistura cet après-midi. Nous avons discuté des négociations et de la nécessité absolue que la Syrie et la Russie arrêtent leurs opérations militaires contre les populations civiles - je ne cite que ces deux-là, il y en a d’autres - et en particulier que cesse effectivement le calvaire de Madaya et de toutes les villes syriennes assiégées par le régime. Les témoignages que nous avons de ce qui se passe là-bas - les photos que vous avez peut-être vues de ces corps décharnés - nous font penser à d’autres épisodes mais montrent à quel point ce régime de Bachar al-Assad, que certains maintenant, y compris dans l’opinion française, s’apprêtent à trouver fréquentable, non seulement pour des raisons morales mais aussi pour des raisons d’efficacité, il est évident que cela ne peut pas être l’avenir de la Syrie. Et, de la même façon, il convient que les Russes, dont on dit qu’ils ont encore bombardé une école ce matin, ne prêtent pas la main à ces actions qui sont inadmissibles.

Oui, il doit y avoir une négociation - le plus vite sera le mieux - mais deux éléments doivent intervenir : d’une part, l’arrêt de ces bombardements et de ces attaques inhumaines et, d’autre part, que l’ordre du jour de ces négociations soit suffisamment précis pour aborder toutes les questions et ne laissent pas dans l’ombre en particulier la question majeure de qui gouvernera.

La France appelle donc solennellement à la levée immédiate et effective des sièges pour toutes ces villes, à un accès humanitaire sans entrave et à un arrêt des attaques indiscriminées contre les civils. J’ai demandé à notre représentant permanent de mobiliser le conseil de sécurité en ce sens. J’en appelle à la responsabilité du régime, à quelques semaines du début des discussions inter-syriennes avec l’opposition. En Libye, nous voulons consolider le processus de stabilisation politique amorcé par l’accord signé en décembre, afin d’empêcher que ce pays ne s’enfonce dans le chaos et ne devienne un refuge encore plus massif pour les terroristes. J’ai eu l’occasion de m’entretenir de cela à la fois avec le Premier ministre libyen et avec le représentant de M. Ban Ki-moon, qui est un homme très compétent, qui veut vraiment avancer. Nous devons à la fois conforter l’équipe du Premier ministre, permettre qu’un gouvernement d’union se mette en place et dire aux parrains respectifs des différents camps qu’il faut qu’ils contribuent à la solution unitaire plutôt qu’à alimenter les tensions.

Et je veux, même si la France est malheureusement un peu seule à continuer à parler de cela, dire que, s’agissant du conflit israélo-palestinien, malgré les difficultés, nous, les Français, nous ne baissons pas les bras. Nous continuerons donc en 2016 à mobiliser, au-delà du Quartet, les acteurs arabes clés et les partenaires européens et américains dans le cadre du groupe international de soutien et dans le cadre du conseil de sécurité. Nous considérons que l’espoir des deux États doit continuer à vivre et que ce n’est pas une attitude extrêmement responsable que de croire que parce qu’il n’y a pas d’explosion immédiate, on peut rester dans la situation actuelle. Tant qu’il n’y aura pas de justice, il n’y aura pas de paix et à chaque instant l’explosion peut se produire.

Face à ces crises - comme face aux autres dans lesquelles la France est particulièrement impliquée -, seul un engagement partagé permettra de faire avancer la paix. Je songe à la position que nous prenons au Mali, où nous soutenons évidemment la mise en œuvre de l’accord d’Alger signé entre les autorités et les groupes armés non terroristes. Et je songe d’une façon positive à la République centrafricaine, où le premier tour des élections vient de se dérouler dans de bonnes conditions finalement - je crois avec 79% de participation -, peu d’incidents et la France se félicite de la façon s’est déroulé ce premier tour. Nous n’avons pas à nous prononcer sur les résultats et nous accompagnerons dans les semaines qui viennent le retour espéré à une situation « normale » dans un pays qui, il ne faut pas l’oublier, il y a deux ans, avant l’opération Sangaris, était physiquement au bord de la guerre civile.

Quand on trace des bilans et il y en a beaucoup au début de l’année, n’oublions jamais dans nos bilans le Mali et la Centrafrique. Je pense également à l’Ukraine où nous continuerons à agir en « format Normandie » pour la mise en œuvre des accords de Minsk. Récemment, les trois présidents et la chancelière se sont téléphoné et nous sommes convenus que, vraisemblablement au début du mois de février, au niveau ministériel, comme nous en avons pris l’habitude, le « format Normandie » devrait se réunir.

Notre deuxième priorité, qui jusqu’à présent était un peu abstraite mais qui a cessé de l’être, c’est tout ce qui concerne la planète et singulièrement le climat. J’ai donné une interview au journal « Le Monde ». Je ne voudrais pas non plus me répéter mais je crois que les Français qui ont été satisfaits - les études d’opinion l’attestent - des résultats et de la part que la France y a prise, ont cru que, avec mon coup de marteau, le rôle de la France s’arrêtait. Non. Bien sûr, nous avons beaucoup travaillé en amont de la présidence de la COP, puisque je n’ai pris cette présidence qu’à la fin du mois de novembre dernier, mais notre présidence, singulièrement la mienne, court jusqu’au mois de novembre prochain et je compte bien l’exercer.

Et nous avons beaucoup de travail à accomplir. Si j’avais à prendre une comparaison qui, juridiquement, n’est pas pertinente mais pour bien me faire comprendre, je dirais que nous avons maintenant écrit la loi, c’est-à-dire à la fois l’agrément international plus ce que l’on appelle la « décision » qui l’accompagne. Mais maintenant il faut prendre tous les textes d’application. Et ce sera singulièrement la responsabilité de la France, en liaison avec la CCNUCC, d’y procéder pour passer le témoin début novembre de l’année prochaine à nos amis marocains. Bien évidemment, la préparation de cette COP a demandé un énorme travail et l’on a rendu hommage, et j’en ai été très content, à tous les acteurs de la diplomatie française qui ont fait un travail tout à fait remarquable. Mais nous n’aurions pas pu aboutir à ce résultat si nous n’avions pas été soutenus, à la fin, par tous les pays et au départ ou en cours de route par toute une série de groupes de pays : je pense à nos amis européens, au président Obama, à la Chine ; je pense à beaucoup d’autres, au Pérou qui nous ont précédés, parce que ce grand succès de la COP21 est dû à ce travail. On va, j’en suis sûr, disserter sur la COP21, l’accord de Paris, pendant de nombreuses années, sera enseigné dans les écoles. J’apprendrai donc à comprendre ce que, sur le moment, je n’ai pas compris. On s’apercevra que le multilatéralisme, dont beaucoup se moquent - c’est vrai aussi dans l’affaire iranienne -, peut aboutir à certains résultats ; pas à chaque fois mais au bout de certains efforts.
Cela donne tout de même un grand signe d’espoir dans cette année 2016. Pour appliquer justement l’accord de Paris et toutes les décisions adjacentes, deux chantiers principaux nous mobiliseront. Le premier concerne le suivi et mise en œuvre de l’accord de Paris. Sur des sujets aussi importants que les financements climat, la revue des engagements tous les cinq ans, la transparence dans le suivi de ces engagements, et bien d’autres encore, des principes ont été posés à Paris. Nous devons maintenant définir, avec l’ensemble des pays, les modalités précises de leur mise en œuvre, en vue de l’entrée en vigueur de l’accord en 2020. Vous savez que nous devons travailler par rapport à la perspective 2020, même si, comme je le dis dans cette interview au journal « Le Monde », je pense que les choses risquent d’aller plus vite - vous savez qu’en grec ancien, c’est le même mot qui signifie le risque et la chance. C’est vrai, à la fois je pense que le dérèglement climatique sera encore plus profond, plus rapide que ce qui est anticipé et que, du même coup, les contre-mesures que nous serons appelés à prendre, seront probablement elles aussi plus ambitieuses et plus rapides que ce qui est anticipé.

Le deuxième chantier concernera les initiatives concrètes avant 2020. Vous savez qu’il y a un « Plan d’action Lima-Paris ». Dans ce cadre, des engagements importants ont été pris, mobilisant non seulement les État mais aussi les villes, les régions, les entreprises, la société civile. Il faudra veiller à la mise en œuvre de ces projets : je pense par exemple - je dis cela devant Annick Girardin qui a été le principal artisan de ce succès - à la généralisation des systèmes d’alerte précoce face aux catastrophe climatiques dans les pays vulnérables, au projet « alliance solaire internationale » lancée par le Premier ministre indien Modi, à la « mission innovation » lancée par plusieurs États, avec le président Obama et Bill Gates. Je pense aussi à nos engagements en Afrique où des sommes ont été promises pour notamment la dotation énergétique africaine ; il faut bien sûr y parvenir concrètement, dès l’année prochaine. J’aurai à désigner, puisque c’est une décision qui a été prise dans le cadre de l’accord de Paris, dans les jours qui viennent, une personnalité-« champion » chargé d’assurer le suivi des initiatives des acteurs non gouvernementaux.

Tout cela va évidemment me mobiliser, y compris dans les jours qui viennent. Lundi prochain, je serai au forum mondial d’Abou Dhabi, en présence de M. Ban Ki-moon, puisque c’est un forum qui traite de toutes ces énergies du futur. Mercredi, le président Schulz m’a demandé d’exposer devant le Parlement de Strasbourg l’accord sur la COP21 et ce qu’il signifiait pour l’Europe. Jeudi, je me rendrai à Davos et, mi-février, à la conférence de Munich sur la sécurité, où les organisateurs de cette conférence ont bien voulu m’avertir qu’ils me remettraient le Prix de la Wehrkunde pour l’accord de Paris. Bref, vous l’avez compris, le climat restera en 2016 au cœur du travail de notre diplomatie.

Je ne répondrai pas à la question que vous m’avez posée. J’y réponds toujours de la même façon - cf. l’interview dans le journal « Le Monde » -, je n’entre pas dans ces spéculations et, de toute façon, j’assumerai mon rôle de président de la COP21.

J’en viens à la troisième priorité de notre diplomatie : l’Europe. Je voudrais dire les choses autrement mais je crois qu’il faut être lucide, il y a beaucoup de nuages qui s’accumulent sur l’Europe en ce début 2016 : une croissance économique qui n’est pas très vaillante ; des menaces terroristes dans plusieurs pays ; des mouvements migratoires massifs qui posent, évidemment, toute une série de problèmes ; un risque de fragmentation de l’espace Schengen ; des tensions entre les pays d’Europe sur les relations avec la Russie ; une évolution préoccupante de la situation politique dans quelques pays, comme la Hongrie et la Pologne ; et certaines forces de dissociation à l’œuvre et je pense en particulier à la question du référendum sur la sortie de l’Union prévu cette année au Royaume-Uni, dont l’issue est incertaine.

Jusqu’à présent, on parlait beaucoup des menaces sur l’Euro. On m’en parle moins - c’est une bonne chose - mais maintenant on me parle des menaces sur l’Europe. Il va donc falloir qu’au-delà des décisions prises l’an dernier, sous l’impulsion du président de la République, réponse au risque sécuritaire, réponse à la crise ukrainienne, préservation de la zone euro, mise en œuvre de nouveaux mécanismes pour faire face à l’afflux massif des réfugiés, etc., il va falloir qu’en 2016, nous puissions faire face à toutes ces menaces, s’agissant de l’espace Schengen, du renforcement des frontières extérieures et des flux migratoires, en prenant mieux en compte au plan européen les enjeux de politique étrangère, en renforçant la politique de sécurité et de défense commune. Il va falloir amplifier le travail engagé en faveur d’une croissance européenne durable, accélérer la mise en œuvre du plan Juncker, renforcer les efforts en matière de transition énergétique et de numérique. Sur tous ces sujets, nous devrons faire preuve d’une volonté forte, avec nos partenaires bien sûr, au premier rang avec nos amis allemands. En tout cas, pour en avoir parlé très précisément l’autre jour avec le président de la République et le Premier ministre, il est certain que la France va devoir être à l’initiative en matière européenne et qu’elle le sera.

Et puis, le dernier volet, c’est tout ce que l’on appelle, s’agissant de la diplomatie française, le rayonnement de la France. Celui-ci passe non seulement par la diplomatie économique, nous nous sommes suffisamment exprimés là-dessus - et Matthias Fekl en particulier y veille très attentivement -, avec certains résultats mais qui doivent être encore améliorés en matière de commerce extérieur, mais avec un champ beaucoup plus large, tout en rappelant que même si nous devons faire le maximum pour appuyer nos entreprises, ce sont les entreprises qui obtiennent ou n’obtiennent pas les contrats, qui se portent ou qui ne se portent pas à l’étranger, et non pas l’administration directement.

Mais ce n’est pas de diplomatie économique que je vais vous dire un mot, c’est d’un autre aspect qui, peut-être - et dans ce cas-là il faut corriger la perception - est insuffisamment souligné : la dimension culturelle de notre action. Vous m’avez entendu plusieurs fois, mais il paraît qu’en politique on a le choix entre se répéter et se contredire, tant qu’à faire mieux vaut prendre la première piste, je suis assez original en disant cela. S’agissant de la diplomatie économique, vous avez tous compris que maintenant les choses étaient lancées et ne s’arrêteront pas, mais que le rayonnement de la France, c’est la capacité de jouer sur toute une série de facettes. La France, c’est 66 millions d’habitants, et pourquoi est-ce que nous avons un rayonnement, une puissance - pour employer ce mot - au-delà de ces 66 millions d’habitants ? C’est parce que nous sommes un des rares pays à jouer sur toutes les facettes ; parce que, merci au général de Gaulle, nous sommes membre permanent du conseil de sécurité, parce que nous avons une puissance militaire réelle et que, lorsqu’il le faut, nous n’hésitons pas à l’utiliser, parce que nous avons une puissance économique.

Bien sûr on nous dit « ah mais est-ce que vous êtes la 5ème ou la 6ème puissance économique ? ». Oui, nous préférerions bien sûr gagner encore quelques places, mais il y en a encore 190 qui sont derrière nous. Il faut aussi mettre les choses en proportion. C’est aussi parce que nous avons des principes, parce qu’il y a eu la Révolution française, parce que nous avons une histoire, parce que nous avons une langue, parce que nous avons une grande culture et cette maison est chargée de porter cette culture à l’extérieur et de donner cette dimension internationale.

C’est pourquoi j’ai demandé à l’Institut français que soit organisée, et je me permets d’insister devant vous là-dessus, le 27 janvier prochain, une « Nuit des idées », entre 18h et 2h du matin, ici au Quai d’Orsay. C’est donc un double défi, il faut avoir des idées, et ensuite que cela se passe la nuit. Parce que l’Institut français est l’opérateur de notre diplomatie culturelle, et il va s’agir, le programme est maintenant arrêté, d’un moment tout à fait exceptionnel par sa qualité d’échanges entre intellectuels, artistes, chercheurs du monde entier, réunis à Paris avec le public afin, c’est le thème commun, de réfléchir au monde de demain. Il y sera question de climat, de justice, de santé, d’art, de sciences, de citoyenneté, de frontières, de numérique, d’histoire, avec à chaque fois un dialogue thématique organisé entre des personnalités françaises et étrangères de premier plan ; par exemple, si vous nous faites le plaisir d’être là au cours de cette Nuit, vous entendrez dialoguer l’architecte Rem Koohlaas et le chercheur Bruno Latour, le juge à la Cour suprême des États-Unis Stephen Breyer et Robert Badinter, la sociologue américaine Saskia Sassen et Pierre Rosanvallon, l’ingénieur de Google spécialiste de l’intelligence artificielle Blaise Aguera y Arcas et la jeune informaticienne taïwanaise Audrey Tang, et quelques autres couples improbables et extrêmement intéressants. Et tout au long de cette année 2016, le réseau culturel prolongera cet événement en organisant une série de de débats et de nuits dans le monde entier. En tout cas la Nuit des idées du 27 janvier, pour laquelle, je ne sais pas comment nous allons faire face car 10.000 personnes se sont déjà inscrites en ligne, sera un temps fort de ce début d’année. Nous ne pouvons pas accueillir ici 10.000 personnes en même temps.

Dans un tout autre domaine, mais c’est ça l’aspect multifacette de la diplomatie globale, d’un diplomate ; je disais que, pendant mes congés, j’ai lu trois livres remarquables : Palmyre, Paul Veyne, magnifique, Winston, de Boris Johnson, très amusant. Et un livre de Baudelaire sur Constantin Guys, c’est tout à fait autre chose, où Baudelaire dit de Constantin Guys : « c’était un homme du monde » mais ajoute « un homme du monde entier ». Et je pense, je réfléchissais à cela, au fond un bon diplomate, c’est un homme du monde entier.

Alors pour être un bon diplomate, nous aurons à nous occuper de l’Euro de football en 2016, nous aurons à amplifier nos efforts au plan international pour accueillir les Jeux de 2024, l’exposition universelle en 2025. Nous renouvellerons, et ce n’est pas le côté le plus pénible de la tâche du ministre des affaires étrangères, le 21 mars l’opération Goût de France, dont la première édition en 2015 avait été un grand succès au service de la promotion du tourisme et de la gastronomie. Et l’une de mes fierté a été en 2015, vous ne l’avez pas assez souligné dans les titres de vos journaux, d’être désigné l’homme de l’année par la revue française du vin. Et dans la même lignée j’ai été intronisé dans la guilde des fromagers. Vous me demandiez : est-ce qu’il y aura une succession au quai d’Orsay, enfin je dis que cela peut intéresser beaucoup de monde ! En tous cas le quai d’Orsay est bien devenu le ministère de l’action extérieur de notre pays. C’est cela que je souhaitais et je pense qu’au début de cette année le contrat commence à être rempli.

Et je voudrais terminer là-dessus, sur un aspect qui est peut-être moins spectaculaire - j’allais dire plus rébarbatif - mais très important de l’action d’un ministre, qu’il soit des affaires étrangères ou d’autre chose. Un ministre, ce n’est pas simplement quelqu’un qui porte une parole publique - c’est très important - et qui définit une politique, un ministre c’est le chef d’une administration. Moi je suis à la tête de 14.000 personnes. Et donc, il faut à la fois organiser la vie de cette collectivité et faire en sorte que cette collectivité progresse pour anticiper les grands défis de demain et d’après-demain. C’est le travail qui a été lancé puis décidé en 2015, qui s’appelle « MAEDI21 ». « MAEDI » ce n’est pas un produit de beauté, c’est pour les plus curieux d’entre nous, ce sont les initiales du ministère - le ministère des affaires étrangères et du développement international, et 21 si j’ai bien compris, c’est comme le 21ème siècle. Donc, cela s’appelle MAEDI21. Et donc après un très large débat interne et externe nous avons arrêté une série de choix, qui déjà sont en application, sous la houlette du secrétaire général, Christian Masset, que je salue et que je félicite, et qui met en place le ministère des affaires étrangères du 21ème siècle.

Alors plutôt que de me lancer dans de grandes digressions, je vais vous donner quelques exemples d’éléments qui vont intervenir en 2016, parce que les décisions sont prises. Par exemple, lorsque je suis arrivé dans cette maison, les effectifs de la diplomatie française dans les pays émergents du G20 représentaient 13% de nos effectifs. Les choses ont beaucoup avancé, nous en sommes à 20% et en 2025, un quart de nos effectifs se situeront dans les pays émergents du G20 et, dès la fin de 2016, notre ambassade en Chine sera, par ses effectifs, la première dans le monde.

D’autre part, nous avons décidé de développer les co-localisations d’ambassades avec nos partenaires européens. Déjà un certain nombre ont vu le jour, et nous avons un plan très précis pour les années qui viennent. Nous allons multiplier un certain nombre d’initiatives qui ont été prises et qui ont été des succès dans le domaine soit de la diplomatie économique, soit de la promotion du tourisme. L’opération un peu surprenante, dite de « speed-dating » entre les ambassadeurs et les responsables d’entreprise sera poursuivie.

Et comme vous le savez, nous sommes en train de changer le contenu du portail unique pour le tourisme en France, qui s’intitule France.fr. J’ai la grande satisfaction en ce début d’année de voir que nous avons réussi à regrouper tous nos opérateurs pour avoir un opérateur désormais français dans chaque domaine Business France, dont on a oublié qu’il était composé de plusieurs alluvions dans le passé ; Expertise France qui a été créé au 1er janvier de l’année dernière et qui a fait une progression très importante de son chiffre d’affaires pour l’expertise technique internationale ; Atout France, connu, lui, pour la promotion du tourisme ; l’Institut français ; France Médias Monde dont je salue la responsable, ici, pour l’audiovisuel extérieur, et je tiens à lui dire que j’ai pris position et je renouvelle cela publiquement, en espérant que les choses seront suivies d’effets, pour que vous puissiez travailler également en espagnol, et il me semble que la prochaine visite présidentielle dans trois pays d’Amérique du Sud pourrait être une bonne occasion d’annoncer cette décision ; Campus France pour l’enseignement supérieur ; l’AEFE pour l’enseignement français à l’étranger ; et enfin, l’AFD - il y en a d’autres bien sûr - pour la politique de développement.

Et s’agissant précisément de l’AFD, j’ai proposé au président de la République et au Premier ministre, qui ont bien voulu l’accepter, que nous opérions le rapprochement entre l’AFD et la Caisse des dépôts ; le président de la République s’exprimera à ce sujet important mercredi. Le rapprochement sera effectif dès cette année, et nous aurons - Annick Girardin y est très sensible - du même coup des moyens d’action, qu’il s’agisse d’un côté de la Caisse des dépôts, de l’autre de l’AFD, des réseaux seront mis en commun. Nous aurons un instrument de première force qui dépassera même par son ampleur la KFW allemande.

D’autre part nous mettons notre action en matière de visas au service de notre politique d’attractivité. Nous avions déjà pour les « visas en 48 heures », la Chine, l’Inde, l’Afrique du Sud, les pays du Golfe arabo-persique. Ce dispositif sera étendu cette année à l’Indonésie, à la Turquie, au Vietnam, à l’Arménie, à la Géorgie, et je pense pouvoir annoncer d’ici peu de temps le passage aux visas à 24 heures en Chine pour les groupes de touristes qui viendront en France. De la même façon, nous avançons dans la mise en place de « consulats numériques », ce qui va changer assez radicalement la pratique pour permettre que les consulats et les consuls se concentrent vraiment sur des tâches humaines plutôt que sur des tâches administratives. Et l’objectif que nous allons atteindre en 2020, cela va venir très vite, c’est que tous les Français de l’étranger puissent effectuer l’essentiel de leurs démarches consulaires en ligne, 24h/24.

Dans cette maison, des dispositions ont été prises, COP21 oblige, pour que nous atteignions la neutralité carbone, et vous voyez au fond du jardin, un bâtiment actuellement vide, il l’est déjà depuis plusieurs années, qui donne sur la rue de l’Université, qui n’est pas le site le plus déshérité de Paris. Des décisions ont été prises, les travaux vont commencer cette année, ils se termineront en 2018, pour qu’à la fois ce bâtiment soit utilisé et qu’un nouveau bâtiment intermédiaire voit le jour, qui préservera le jardin pour que nous puissions regrouper nos sites à l’intérieur du Quai d’Orsay.

Voilà quelques exemples de décisions, mais il y en a beaucoup d’autres, qui devraient anticiper et refléter la manière de travailler au XXIème siècle.

Pourquoi je vous ai dit cela, car évidemment ce sont des décisions assez austères, auxquelles il est rarement fait référence, mais qui permettent aussi, puisque les contenants sont liés, de faire que nos diplomates et notre diplomatie travaillent dans de bonnes conditions et sont efficaces.

J’ai reçu à l’issue de la COP21 beaucoup de félicitations, qui étaient sincères je le crois, les plus officielles et les plus modestes. Alors les plus officielles, je ne vais pas vous en parler, mais il y a vraiment eu des témoignages qui m’ont extrêmement touché, et j’ai soumis à mes collaborateurs l’autre jour, je ne vous l’ai pas apporté ce matin, en montrant un message et une photo que j’avais reçu d’une dame française qui me disait en substance ceci : « Monsieur Fabius, j’étais en train de cuire un cake, lorsque je vous ai entendu parler, faire un discours, je crois que c’était sur France Inter, et cela m’a beaucoup ému. Alors j’ai décidé de bifurquer, j’ai continué le cake mais j’ai mis un cake avec marqué dessus COP21 ». Et cette dame a eu la délicatesse de m’envoyer la photo, pas le cake, mais la photo. Et en mettant bout à bout le témoignage, je crois vraiment sincère, des plus hautes autorités mondiales, et le témoignage simple de cette dame, eh bien j’ai pensé à notre diplomatie française qui, avec l’écho que vous voulez bien en donner, a réalisé de belles choses, pour le monde, en 2015, et qui va continuer en 2016.

Je vous souhaite une excellente année 2016.


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