France-Diplomatie
retour home
Culture et loisirs

Regards sur Colette (n° 54 - 2004)

De Claudine à La Vagabonde
Mime, journaliste, écrivain
Explorations et épreuves multiples
“Déesse-Mère”
Une œuvre ouverte et ambiguë
L’art d’enchanter

Illust:

Colette en 1912, (...), 14.3 ko, 400x400
Colette en 1912, à trente-neuf ans. Une femme “dont l’œuvre est une perpétuelle évasion de la relation amoureuse et un arrachement permanent à la vie de couple au profit d’une immersion dans l’infini du monde”, selon l’écrivaine Julia Kristeva.
En noir et blanc : Colette à cinq ans.
“Elle a déjà le regard mélancolique qui sera le sien toute sa vie”
(Geneviève Dormann, Amoureuse Colette, éd. Herscher, 2002).
© Roger-Viollet

Figure légendaire et scandaleuse de la Belle Epoque, "plus grand écrivain français en prose du XXe siècle", traduit et lu dans le monde entier, Colette aux mille facettes, Colette l’amoureuse, femme "libre et entravée", a connu de son vivant le succès populaire et la reconnaissance de ses pairs. Cinquante ans après sa disparition en 1954, elle continue de fasciner par sa vie et son œuvre, dont on ne cesse de redécouvrir la profondeur et la modernité.

Dès son premier livre, intitulé Claudine à l’école, Colette connut le succès, le scandale et les malentendus. Pour écrire le journal de cette adolescente insolente et délurée, dans une école rurale de la Bourgogne, puis dans les milieux parisiens, elle puise sans doute dans ses propres souvenirs, et, pourtant, ce n’est pas une simple autobiographie.

De Claudine à La Vagabonde

Illust:

© Roger-Viollet, 7.4 ko, 165x236
© Roger-Viollet

Son époux, Willy, signe seul la série des quatre Claudine (1900-1903), qui ne manquent d’ailleurs pas de qualités : verve et acuité du regard, croquis satiriques des turpitudes de l’époque, charme pervers de l’héroïne, évocation lyrique des paysages. Au fil de ces ouvrages, Colette fait surtout l’apprentissage de l’écriture et prend conscience de son talent, elle qui ne revendiquera jamais une vocation d’écrivaine. Sa vie en sera définitivement changée.

Elle corrigera la première image de son enfance dans La Maison de Claudine (1922) : Sidonie Gabrielle Colette était née en 1873 à Saint-Sauveur-en-Puisaye (Yonne). Elle y évoque des premières années heureuses, des parents unis, un cercle familial cultivé et, surtout, une mère exceptionnelle. La fillette et ses frères parcourent en "sauvages" une campagne et des bois que le souvenir enchante.

Dans Mes apprentissages (1936), Colette présentera son mariage d’amour, à vingt ans, avec une personnalité parisienne en vue, comme une rupture brutale. Certes, le journaliste et écrivain Henry Gauthier-Villars, dit Willy, de quatorze ans son aîné, ne manque pas de talents, et introduit la jeune femme dans le monde des lettres et des arts, où elle rencontre notamment Marcel Proust, Claude Debussy et Marguerite Moreno, qui deviendra une amie. Mais il la trompe sans cesse, la contraint à écrire et la dépouille de son travail. C’est seulement en 1904 qu’elle peut apposer sa propre signature sur Les Dialogues de bêtes.

Colette se libère progressivement et, après beaucoup de rebondissements, divorce en 1910. Elle trouve, un temps, refuge auprès de la marquise Mathilde de Morny, dite Missy. Surtout, elle gagne sa vie : sur scène, comme mime, danseuse, actrice, non sans quelques scandales, et partage la condition errante et précaire des artistes de music-hall. Le roman La Vagabonde transpose cette phase constructive d’épreuves et de solitude.

Mime, journaliste, écrivain

Colette s’exercera désormais dans les domaines les plus divers. Déjà romancière, elle devient une journaliste très active et le demeurera ; c’est autant une passion qu’un moyen d’assurer son autonomie financière. Spectacles, affaires judiciaires, faits de société, ses chroniques sont des modèles du genre.

Elle trouve l’équilibre sentimental avec Henry de Jouvenel, rédacteur en chef du Matin et figure politique prometteuse, qu’elle épouse en 1912. La naissance de leur fille interrompt à peine ses activités, et sa vie privée demeure un temps harmonieuse. Mais la Première Guerre mondiale éclate et son époux est mobilisé. Colette multiplie les reportages (on en retrouve certains dans le recueil Les Heures longues), revient cependant aux coulisses du music-hall dans Mitsou - histoire d’amour douce-amère - et, en 1917, prend contact, à Rome, avec le monde du cinéma, dont elle perçoit l’avenir : elle ne cessera jamais de s’y intéresser.

Après 1918, chargée de responsabilités dans la presse et dans l’édition, elle peint en textes brefs la légèreté et le désarroi des années 1920, et publie des romans dont elle s’enorgueillira à bon droit : Chéri, Le Blé en herbe, La Fin de Chéri. Le premier, évoquant les amours d’un tout jeune homme et d’une femme mûre, devient prémonitoire, selon le mot même de l’écrivaine : Henry s’est éloigné d’elle et elle se lie avec le très jeune Bertrand de Jouvenel, son beau-fils. Tout cela s’achève en 1925, quand Maurice Goudeket entre en scène ; il accompagnera Colette jusqu’à la fin de sa vie.

Explorations et épreuves multiples

Illust:

Exploitant le succès, 4.3 ko, 165x134
Exploitant le succès
des Claudine (1900-1903),
Willy fait poser Colette
pour des cartes
postales en tenue d’écolière,
avec son célèbre
Toby-Chien.
© Roger-Viollet

Colette maîtrise désormais tous les genres. Au cours des années 1920, dans La Maison de Claudine, La Naissance du jour et Sido, elle joue subtilement entre autobiographie et fiction. Puis elle reprend le récit à la troisième personne et, en douze ans, publie six romans, dont La Chatte, drame de la jalousie- mal bien connu de Colette -, qui dépeint avec cruauté le trio étrange de deux jeunes mariés et d’une chatte.

La crise financière ne l’épargne pas : "Elle est dure à gagner, l’argent", écrit-elle à l’une de ses amies. Elle ouvre même un salon de beauté en 1931 - qu’elle fermera rapidement. Dans ce tourbillon d’activités, dès l’année suivante, elle publie un essai remarquable, très complexe, Le Pur et l’Impur. Elle écrit pour le cinéma (on y adapte certains de ses romans), pour la presse féminine, et enregistre des émissions de radio. Mais l’arthrite la paralyse peu à peu, la faisant souffrir intensément.

Le 3 septembre 1939, à la déclaration de guerre, elle écrit : "Je n’aurais jamais cru que le genre humain en viendrait là encore une fois." Après quelques semaines d’exode, elle revient à Paris et y demeure jusqu’à la Libération. Maurice Goudeket, israélite, est arrêté, et elle parvient, à grand-peine, à le faire libérer. Ses chroniques de guerre (Journal à rebours, Paris de ma fenêtre), ses lettres, pathétiques et pittoresques, montrent les difficultés de la vie quotidienne. Elle s’abstrait de l’horreur des temps dans des nouvelles plus ou moins légères, Gigi en particulier, où elle se tourne de nouveau vers le demi-monde de la Belle Epoque.

“Déesse-Mère”

Après la guerre paraissent deux essais récapitulant les expériences d’une vie et les éléments d’une sagesse (L’Etoile Vesper et Le Fanal bleu), ainsi que quelques recueils. Les adaptations cinématographiques se multiplient, celles de Gigi triomphent, et le film tiré du Blé en herbe fait scandale : ces amours adolescentes sont toujours subversives.

Mais Colette, derrière sa fenêtre du Palais-Royal, à Paris, est devenue une idole glorieuse, célébrée par la critique, étudiée par les clercs, honorée par ses pairs. Académicienne en Belgique, jurée du prix Goncourt, elle a été saluée par les plus grands écrivains du demi-siècle - André Gide, Paul Valéry, Jean Cocteau, François Mauriac, Paul Claudel - et de plus jeunes - Louis Aragon, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir. C’est cette dernière qui l’évoquera en "formidable Déesse-Mère". L’œuvre est traduite dans le monde entier. La République française honore sa muse officielle - décorations, cérémonies, dialogue avec le président. Une foule considérable d’admirateurs anonymes l’accompagnera, en août 1954, lors de ses funérailles nationales.

Car Colette a vraiment rencontré le grand public, en raison de sa vie peu banale sans doute, de son activité de journaliste, de son art d’user des médias. Elle est liée aux clichés à la fois irritants et séduisants de la Belle Epoque, mais aussi aux images, justes mais réductrices, que la lecture scolaire de ses textes a fixées : la nature, les animaux, la figure de Sido, l’enfance, avec ses émerveillements, sa perversité parfois et sa sauvagerie surtout - les enfants, chez Colette, sont toujours "insondables". Mais son succès s’explique aussi par des résonances plus complexes.

La critique souligne volontiers aujourd’hui les paradoxes de Colette. Son propre mystère d’abord : malgré tant de portraits, de photographies, de confidences dans sa correspondance, elle se dérobe en "femme cachée" (titre d’une nouvelle), refuse qu’on tente de la saisir "toute vive" dans ses livres.

Une œuvre ouverte et ambiguë

Illust:

La trentaine marquera, 6.2 ko, 165x226
La trentaine marquera
pour la femme et l’écrivaine
la conquête progressive
de son indépendance.
© Roger-Viollet

Mêmes contrepoints dans son rapport à la nature et aux bêtes : nous sommes loin de la pastorale. L’écrivaine exalte, à travers le chat sauvage Bâ-Tou par exemple, un monde archaïque où la prédation demeure la règle. Elle excelle à révéler l’humain chez les animaux, mais aussi l’animalité chez les hommes.

Hors des conformismes, elle peint maintes dérives, tout en prônant la nécessité de se donner sa propre loi : une sagesse fondée à la fois sur un appétit de la vie sous toutes ses formes, une curiosité impénitente, mais aussi sur la connaissance lucide et la maîtrise de soi, "l’abstention" dont Sido donnait l’exemple : "Elle savait qu’on possède dans l’abstention, et seulement dans l’abstention." Colette a fait de sa mère une figure mythique, incarnant hors de tout préjugé une morale exigeante, communiquant avec le monde, convoquant et recueillant "les rumeurs, les souffles et les présages qui accourent à elle, fidèlement, par les huit chemins de la rose des vents".

Ce privilège accordé à la nature amoindrit l’importance de l’histoire humaine, et Colette se méfie de tout engagement collectif. Elle borne délibérément son témoignage à la vie quotidienne lors des deux conflits mondiaux. Dans la fiction, le suicide de Chéri est lié à la nausée mortelle que suscite en lui le spectacle de la première après-guerre. Malgré un certain goût pour l’époque 1900, Colette en soulève les masques, dénonce la précarité du sort des plus fragiles, et particulièrement la condition féminine.

Sans jamais s’associer aux mouvements féministes, elle s’indigne de l’asservissement des femmes, sans métier le plus souvent, exploitées, n’ayant d’autre statut possible que celui de femme mariée ou de femme entretenue. Elle présente souvent le saphisme comme un refuge contre l’homme. Sa propre vie et le parcours de ses héroïnes prônent la responsabilité des femmes dans la construction de leur destin, non sans quelque soupçon à l’égard de leur goût persistant des entraves.

Elle n’a cessé de peindre l’inimitié, qu’elle pense irrémédiable, entre hommes et femmes, tout en évoquant, dans La Naissance du jour, au titre significatif, la perspective d’une paix amicale - "homme, mon ami (...)". L’amour est au cœur de son œuvre, mais ce sont souvent des amours "dessaisonnées", selon ses propres termes : disproportions d’âge, passions prématurées, clivages sociaux, désaccords fondamentaux... Peut-être le public a-t-il été sensible à cette tonalité ambiguë, éloignée du romanesque convenu comme du tragique le plus souvent.

L’art d’enchanter

Nous sommes "enchantés", dit l’écrivain Jean-Marie Le Clézio en évoquant Colette. Tous ces paradoxes ne prennent vie que grâce à l’art de l’auteure. Comme Marcel Proust, Valery Larbaud, Jean Cocteau ou Pierre Jean Jouve, Colette participe au renouvellement du récit. Elle construit ses romans sur la subjectivité mouvante de personnages en mal d’identité, les monologues intérieurs, les sensations fugitives, les instants dilatés en paroxysme, le moi insaisissable de l’autobiographie. Le plaisir érotique est évoqué avec hardiesse et pudeur : Le Pur et l’Impur en chante les détours infinis.

L’effet poétique de son écriture (dès 1908, Les Vrilles de la vigne regroupent de véritables poèmes en prose) naît d’une musicalité rare et du jeu des images, toujours inattendues, qui investissent le lecteur de correspondances faisant appel à tous les sens à la fois. Sa fille, Bel-Gazou, devient exemplaire, par "la supériorité de ses sens qui savent goûter un parfum sur la langue, palper une couleur et voir - fine comme un cheveu, fine comme une herbe - la ligne d’un chant imaginaire".

La plume de Colette surprend sans cesse, renouvelle la langue et la vision du monde. Le lecteur d’aujourd’hui peut trouver dans la fusion des mots, des sensations, de l’être humain et de la nature la source d’une émotion qui dépasse le plaisir esthétique : cette écriture, qui a permis à Colette de se reconstruire constamment, propose à celui qui la lit une démarche symétrique.

Par Francine Dugast, professeure émérite à l’université de Rennes-II [1]

Pour aller plus loin

Passion Colette, de M.-F. Berthu-Courtivron et F. Dugast, éd. Textuel, Paris, à paraître en 2004.

Le Génie féminin, III, Colette, les mots, de Julia Kristeva, éd. Fayard, Paris, 2002.

Colette, de Claude Pichois et d’Alain Brunet, éd. de Fallois, Paris, 2001 (paru au Livre de Poche).

Colette, de Jacques Dupont, éd. Hachette, Paris, 1995.

Colette, libre et entravée, de Michèle Sarde, éd. Stock, Paris, 1978.

Les Cahiers Colette publient chaque année articles critiques et inédits (éd. la Société des amis de Colette, 89520 Saint-Sauveur-en-Puisaye).

• Les œuvres complètes de Colette sont disponibles en collections de poche et dans la Bibliothèque de la Pléiade, éd. Gallimard, Paris.


[1] Francine Dugast a été présidente de la Société des amis de Colette de 1991 à 1998.

impressionVersion imprimable