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Culture et loisirs

Georges Dumézil (n° 21 - 1995)

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Philologue et historien des religions, Georges Dumézil (1898-1986) est l’une des plus grandes figures des sciences humaines françaises. Doué d’une culture encyclopédique et d’une curiosité qui l’amena pour ses recherches à apprendre une quarantaine de langues, Georges Dumézil consacra toute sa vie à mettre en lumière le fonds culturel commun aux peuples indo-européens. Son ouvrage de synthèse Mythe et Epopée [1] - vaste recueil de légendes, de contes et de mythes accompagnés d’analyses - nous conduit au cur des thèses de cet archéologue de la civilisation indo-européenne.

Monumentale et solitaire, au dire de l’ethnologue français Claude Lévi-Strauss, l’oeuvre de Georges Dumézil a profondément marqué les recherches sur la civilisation indo-européenne que les philologues découvrirent au siècle passé. Les Indo-Européens ne forment pas un peuple que l’on rencontrerait dans l’histoire, mais représentent une hypothèse reposant sur la parenté foncière des langues parlées entre l’Angleterre et les confins de l’Inde. A partir de cette idée qu’il existe une grande communauté indo-européenne, Georges Dumézil va découvrir, à travers une étude comparative des religions, des mythes, des récits et des types d’organisation sociale, un mode de pensée et de représentation du monde commun à tous les peuples indo-européens.

Des histoires en commun

Empirique, le travail de Georges Dumézil repose sur une immense érudition. A partir de textes de langues scandinaves, celtes, grecques, romaines, caucasiennes, iraniennes et indiennes, cet archéologue de la civilisation indo-européenne remarque que l’ensemble de ces peuples se représentent les fonctions permettant la vie en société sous trois catégories : les fonctions souveraines et religieuses (le spirituel), les fonctions guerrières (la force physique) et économiques (la fécondité). Il montre ainsi que cette « idéologie tripartite » structure l’organisation socio-religieuse mais aussi l’imaginaire des Indo-Européens.

Dans l’Inde ancienne, par exemple, ces trois fonctions sont représentées par les figures des dieux védiques Mitra et Varuna (pour la sou-veraineté), Indra (pour la guerre) et les jumeaux Açvin (divinités guérisseuses). Dans le monde scandinave, elles correspondent, aux figures d’Odhinn (le dieu souverain), de Thorr (le guerrier) et de Freyr (le peuple), et dans le monde romain aux dieux Jupiter, Mars et Quirinus. Cette tripartition fonctionnelle se retrouve également dans le monde caucasien, que l’auteur a particulièrement étudié, comme dans le Moyen Age occidental, avec la division de la société en trois ordres : religieux, chevaleresque et paysan.

Plus généralement, l’auteur nous fait accéder à une véritable littérature indo-européenne, se manifestant à travers des « romans communs » racontant, avec d’infinies variations, les mêmes histoires qu’Homère, Virgile ou le vaste poème indien du Mahâbhârata. A l’histoire bien connue d’Ulysse, déguisé en mendiant, venant confondre les usurpateurs de son trône et récupérer Pénélope à travers une épreuve de tir à l’arc, épreuve qui requiert une force surhumaine, correspond, dans le Mahâbhârata, celle d’Arjuna, déguisé en ascète, révélant sa force dans une épreuve analogue et conquérant alors la main de la fille du Rajah organisateur de l’épreuve. Un mythe scandinave raconte encore la même histoire : celle d’Ubbo, le frison, manifestant sa force extraordinaire à travers l’emploi d’un arc qui met en fuite les ennemis.

On lira encore avec plaisir l’histoire scandinave de Loki, dieu retors et malin, assassin de Baldr au corps pourtant vulnérable (comme Achille ou Siegfried), histoire que l’auteur retrouve dans les mythes des Ossètes (nom d’un peuple caucasien descendant des terribles Scythes), où Syrdon, le mauvais, touche par ruse le corps invulnérable de Soslan, le bon, victime de la jalousie du dieu.

L’oeuvre de Georges Dumézil est d’abord le recueil de récits fantastiques mis en parallèle et nous racontant une histoire qui n’est à chaque fois ni tout à faire la même, ni tout à fait une autre. Elle est aussi le sauvetage d’un patrimoine culturel menacé que l’auteur a rendu, pour un temps, à la vie.

Eric Maulin

[1] Ouvrage de synthèse, publié en trois volets entre 1968 et 1973, Mythe et Epopée I, II, III, est réédité en un seul volume par Gallimard, coll. « Quarto », 1995, 1 484 pp.

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