Le 50e anniversaire de la mort de Georges Bernanos (n° 33 - 1998)
Georges Bernanos avait la voix, la carrure et l’inspiration de l’imprécateur qu’il n’aura jamais cessé d’être dans ses activités de journaliste, de polémiste et de romancier. Une voix de bronze qui fascinait ses interlocuteurs autant que ce corps tout en puissance et ce visage massif, sombre mais illuminé d’un regard étonnamment clair qui se posait sans complaisance sur le monde et les hommes. Regard d’un visionnaire ou d’un prophète des malheurs à venir ?

Né à Paris en 1888 au sein d’une famille de vieille souche artisanale, Bernanos baigne dès l’enfance dans un milieu traditionaliste, monarchiste, antiparlementaire et antirépublicain. Il partage l’antisémitisme de cette France conservatrice qui s’est dressée à la fin du siècle dernier lors de l’affaire Dreyfus contre une autre France, laïque et progressiste, même si, plus tard, dans les années 30, il dénoncera la « monstruosité dégoûtante » du racisme nazi.
Etudiant en droit et en lettres, il rejoint dès sa création au début du siècle l’Action française, le mouvement royaliste de Charles Maurras, et défile dans les rangs des Camelots du roi, armé d’une canne plombée et le chef coiffé d’un melon bourré de papier, provoquant au quartier Latin à Paris les partisans de la « gueuse », de cette république bourgeoise et matérialiste qui a chassé Dieu des écoles et de la vie publique... La police charge les manifestants et il arrive, au hasard de ses interpellations, qu’elle mette la main sur le jeune Bernanos, nationaliste exalté, drapé pour toujours dans les plis de la rébellion.
Mais cette insoumission, c’est sa famille politique qui va, sans tarder, en faire les frais. Dès la victoire de 1918 à laquelle il a pris part dans les tranchées, il se retire de l’Action française. Non pas que la république se soit parée entre temps de vertus qu’il ne lui soupçonnait pas, ni que son métier d’inspecteur d’assurances, choisi en désespoir de cause pour subvenir aux besoins de ses six enfants, le contraigne à prendre ses distances avec la vie politique, mais parce que la formation monarchiste déchoit à ses yeux, que le souffle révolutionnaire qui l’animait commence à lui manquer au point de sacrifier à la démocratie parlementaire et de concourir aux élections.
Il défend encore l’Action française en 1926 au moment de sa condamnation par le pape Pie XI, mais son excommunication des rangs royalistes s’inscrit dans la logique des différends qui vont s’approfondissant entre lui et Maurras.

De Palma de Majorque (Baléares), où il s’est installé avec sa nombreuse progéniture, il assiste au soulèvement nationaliste, qu’il commence par saluer avant de maudire les méthodes des insurgés, qui tuent et violent au nom du Christ. Les Grands Cimetières sous la lune (1938) résonnent comme un cri de détresse face à toutes les trahisons, d’où qu’elles viennent, de l’idéal chrétien, aux fascismes qui rongent l’Europe et au vieux nationalisme français, fourbu et bavard. La gauche, notamment le jeune Albert Camus, rend hommage à cet ouvrage mais qu’on ne se méprenne pas sur les orientations de Bernanos, son anticonformisme n’est qu’une manière d’affirmer ses fidélités : « démocrate ni républicain, homme de gauche non plus qu’homme de droite, que voulez-vous que je sois ? Je suis chrétien. »
Un chrétien d’une étoffe peu ordinaire. C’est au cours de ces années de rupture avec son milieu politique que Bernanos écrit le gros de son œuvre romanesque où transparaît cette foi exigeante, absolue, faite de renoncement. Sous le soleil de Satan (1926) oppose la spiritualité rude et austère de l’abbé Donissan à celle, mondaine et instruite, d’un clergé vautré dans les compromissions du siècle. Ce thème revient dans le récit tout en grisaille de l’Imposture (1928), l’abbé Chevance exaltant l’âpre sainteté des cœurs simples quand l’abbé Cénabre, tout à son érudition et à ses fantaisies d’homme du monde, figure une Eglise qui « ne sait plus parler qu’aux ventres ».
On retrouve dans la Joie (1929) et surtout dans Journal d’un curé de campagne (1936), l’un des chefs-d’œuvre de Bernanos, cette mystique de la grâce, à travers, par exemple, l’agonie quasi christique du curé d’Ambricourt.

Le Bernanos des années de fer est un homme accablé. L’Europe court à sa perte, elle n’échappera pas au châtiment de ses fautes, de ses abdications successives, de ses despotismes sans Dieu, de ses démocraties impuissantes... Il la quitte d’ailleurs en 1938 pour le Paraguay puis pour le Brésil, où il va tenter de se refaire une santé financière en exploitant, plutôt mal à vrai dire, des fazendas.
Pour l’heure, « la joie ignoble » qui accueille les accords de Munich [1] le révulse, « l’épuisement spirituel » de la France vaincue en 1940 l’assomme et l’arrivée à Vichy d’une « ridicule dictature agricole », applaudie par ses pairs politiques de naguère, le consterne. Il prend le parti du général de Gaulle, chef de la France libre, tout en restant à l’écart de la Résistance officielle. Du Brésil, où il demeure en observateur des événements, il s’indigne, vocifère, fulmine ses anathèmes. Croit-on que la Libération le transporte d’enthousiasme ? Nullement. Les scènes de l’épuration politique en France l’indisposent.
Rentré en Europe, il repart aussitôt pour la Tunisie, bougonnant désormais contre la loi des vainqueurs. Son ultime pamphlet Français, si vous saviez, écrit malgré les premières atteintes de la maladie qui va l’emporter, est bien dans la veine du procureur, dont il n’a décidément pas quitté les habits. Pour la quatrième fois, il refuse la Légion d’honneur et il repousse le fauteuil d’Immortel que l’Académie française était toute prête à lui tendre. Jusqu’au bout, Bernanos restera, au sens noble qu’il attachait à ce mot, irrécupérable.
Journaliste à Lire
[1] Reculade des démocraties occidentales qui, par crainte d’un conflit, laissèrent Hitler annexer les Sudètes appartenant à la Tchécoslovaquie.


