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Culture ("Label France")

Juliette Binoche : « Un rêve français » (n° 28 - 1997)

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Couronnée, le 24 mars dernier à Los Angeles, par l’oscar du meilleur second rôle féminin dans le Patient anglais, Juliette Binoche récolte, à trente-trois ans, les fruits d’une carrière menée avec exigence, mêlant films d’auteur audacieux et succès publics, qui font d’elle une comédienne unanimement appréciée.

Ce fut la grande surprise de la 69e cérémonie des Oscars. Et peut-être plus encore pour l’intéressée que pour les observateurs. Trente-sept ans après l’oscar de Simone Signoret, Juliette Binoche s’est vu récompensée par Hollywood pour son rôle dans le Patient anglais, du Britannique Anthony Minghella [1], grand vainqueur de la soirée, qui rafla pas moins de neuf oscars, dont celui du meilleur film de l’année 1997. Une distinction d’autant plus remarquable que cette année concourait dans cette catégorie la grande Lauren Bacall, dont c’était la première nomination et qui était donnée largement favorite dans la compétition.

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De toute évidence stupéfaite et ne cherchant pas à cacher sa joie en recevant la petite statuette dorée, Juliette Binoche rendit hommage, avec une spontanéité touchante, à Lauren Bacall, qu’elle chercha du regard dans la salle, avant d’avouer dans un éclat de rire, et un anglais coulant : « Je suis tellement bouleversée. C’est comme un rêve. Ce doit être un rêve français ! » C’est, en effet, ce qu’elle semble incarner aux yeux des réalisateurs étrangers qui ont déjà misé sur elle. Car Juliette n’en est pas à sa première production en anglais et elle est l’une des rares actrices françaises à jouir d’une reconnaissance internationale.

Comparée par la presse américaine pour sa prestation dans le Patient anglais à l’Ingrid Bergman de Pour qui sonne le glas, Juliette Binoche doit bien plus qu’à sa maîtrise de l’anglais son succès au-delà de nos frontières. Son intelligence sensible des rôles, la profondeur et la subtilité de son jeu, sa capacité à communiquer l’émotion dans son immédiateté, sa simplicité mi-grave mi-légère, son caractère volontaire et indépendant font d’elle une comédienne à part.

« Je ne vis pas pour le plaisir, mais pour chercher, évoluer, connaître, m’interroger. » Ses choix ont, en effet, toujours été guidés par une exigence intérieure forte, qui la poussa à refuser de tourner dans Jurassic Park de Spielberg pour affronter le rôle d’une femme ayant perdu mari et enfant dans un accident de voiture dans Bleu (1993) du Polonais Krysztof Kieslowski, ou la décida à quitter le tournage du film sur la résistante française Lucie Aubrac (1996) de Claude Berri, dont elle ne partageait pas la vision du personnage et les méthodes de travail.

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Des rôles de « survivante »

Car Juliette estime que « le travail d’un acteur, c’est d’être », et comment y parvenir sans construire son rôle (elle répéta pendant quinze jours avant le tournage du Patient anglais), sans pouvoir en discuter avec le metteur en scène ? Trop lucide pour commettre l’erreur de confondre ses rôles et sa vie, Juliette Binoche n’en est pas moins animée par une volonté, qu’on devine têtue, de comprendre ses personnages en profondeur, d’aller à leur rencontre au risque de se mettre physiquement et psychologiquement en péril comme sur les Amants du pont Neuf (1991) de Léos Carax, oeuvre d’un romantisme sombre et projet un peu fou qu’elle accompagna pendant deux ans.

Déjà saluées par le prix de la meilleure actrice au festival de Venise pour son rôle dans Bleu - qui lui a également valu en France un César -, et par celui du festival de Berlin pour son interprétation dans le Patient anglais, ses qualités d’interprète donnent toute leur mesure dans cette fresque romanesque, qui croise drame collectif et intime de cinq personnages, dont la vie sera bouleversée par la Seconde Guerre mondiale.

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Le réalisateur pensa immédiatement à elle pour incarner Hana, cette infirmière canadienne, frappée par la mort de son amant, et qui retrouvera le goût de vivre auprès d’un mystérieux officier, grand brûlé amnésique, sur lequel elle veillera au mépris des soupçons pesant sur lui.

Marquée par des rôles dramatiques, habituée à « frôler » la mort et la douleur, interprétée avec toute la retenue de l’intériorisation, Juliette Binoche insiste aujourd’hui sur sa préférence pour les personnages de « survivants », dans la vie comme à l’écran, et sur la force de son appétit de vivre.

Et il faut dire que notre Juliette « nationale » semble avoir de réelles prédispositions au bonheur. Ces dernières semaines - et depuis quelques années pour ceux qui la regardent attentivement -, elle a pu présenter à la télévision et sur les couvertures des magazines une face radieuse ; visiblement heureuse d’avoir trouvé un équilibre personnel de femme et de mère, qu’elle protège soigneusement des indiscrétions médiatiques.

Son naturel espiègle, son goût du rire et du jeu, son caractère intuitif et sauvage - qui la rapproche des enfants et de la nature -, mais aussi sa générosité joyeuse, son attention aux autres et son inébranlable force vitale ont pu s’affirmer avec éclat dans le Patient anglais.

Juliette confia également sa joie de pouvoir jouer un sentiment inédit, la « compassion », habituée qu’elle est à incarner la passion - physique dans Fatale de Louis Malle (1992), avec Jeremy Irons ; tragique et romantique dans l’Insoutenable légèreté de l’être de Philip Kaufman (1987), ou Mauvais sang (1986) de Léos Carax. Figure de courage et d’indépendance, le personnage d’Hana apparaît, en effet, comme un contrepoint serein à la passion dévastatrice qui unit le « patient anglais », interprété par Ralph Fiennes, et Katherine, incarnée par Kristin Scott Thomas, inoubliable et fascinante épouse partagée entre deux hommes.

Ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre, Juliette Binoche semble n’avoir gardé que le meilleur de ses personnages passés, dont elle sort à chaque fois renforcée, enrichie, grandie : entière, enfantine et obstinée comme la jeune Teresa, amoureuse jalouse d’un homme volage, interprété par Daniel Day Lewis, dans l’Insoutenable légèreté de l’être ; femme meurtrie et solitaire, qui survivra à sa douleur, dans Bleu ; fière, énergique et sensuelle comme la Pauline de Théus du Hussard sur le toit ; danseuse fantasque, légère et impulsive dans Un divan à New York ; artiste absolue et jusqu’au-boutiste comme la peintre clocharde des Amants du pont Neuf. Elle nous apparaît, enfin, prête pour de nouveaux départs, à la fin du Patient anglais, réconciliée avec elle-même et avec la vie, lumineuse.

Anne Rapin
Repères

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Formée au théâtre au Conservatoire de Paris, après avoir hésité entre la peinture et l’art dramatique, Juliette Binoche est révélée par Jean-Luc Godard dans Je vous salue Marie, en 1983. André Téchiné est celui qui lui confie son premier vrai rôle dans Rendez-vous (1985), elle a vingt ans. Pendant les années qui suivent, elle partage sa vie et sa carrière avec le jeune rélisateur Léos Carax, avec qui elle tourne Mauvais sang (1986) et les Amants du Pont neuf (1991). Après Bleu (1993), le Hussard sur le toit (1995) de Jean-Paul Rappeneau, Un divan à New York (1995) de Chantal Ackerman, aux côtés de William Hurt, et le Patient anglais (1996), Juliette Binoche devrait jouer dans le prochain film d’André Téchiné.


[1] Adapté du roman de Michael Ondaatje.

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