Travail : les Français en questions
En matière de travail, les Français font l’objet de nombreux préjugés. Une réputation qui repose plus sur des clichés que sur une réalité tangible... Démonstration !

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Oui, la France est un pays apprécié des investisseurs étrangers. Oui, sa production est l’une des meilleures au niveau mondial. Oui, elle a des atouts incomparables. Oui, mais... on ne le dit pas assez. Pis, on fait croire le contraire. Il existe un " décalage important entre sa réalité économique et industrielle et la perception qu’en ont les décideurs à l’étranger ".
Pour Clara Gaymard, présidente de l’Agence française pour les investissements internationaux (Afii), trop d’idées reçues lui collent à la peau. Pour montrer la réalité de la France d’aujourd’hui, 10 millions d’euros sur trois ans ont été budgétisés et une campagne d’image musclée a démarré en octobre 2004. Pas moins ! Car rien n’est plus difficile que de se défaire des préjugés. Sauf à prendre un par un, point par point tous les aspects qui les construisent. Et faire la démonstration que ces réputations trompeuses ne reposent sur rien. Nous avons tenté l’exercice sur les questions des ressources humaines et de la productivité. Lisez. C’est édifiant !
En matière d’attractivité1, le miroir tendu à la France serait le modèle anglo-saxon, avec en priorité les critères du court terme et des attraits financiers. Or les richesses d’un pays et ses performances ne se mesurent-elles pas dans leur globalité ? Adopter cette méthode permet de lever de nombreux préjugés. Voici donc un tableau aux antipodes des discours rebattus. Sans complaisance mais avec objectivité.
Paresseux ?
Le nombre d’heures travaillées par an : (emploi salarié)
France : 1 453 heures
Allemagne : 1 361 heures
Royaume-Uni : 1 683 heures
(Organisation de coopération et de développement économiques [OCDE], 2002). Une différence moindre qui n’empêche pas la France de se placer à la première place en termes de productivité horaire.
Les Français, tous fonctionnaires ?
L’archétype par excellence ! Fin 2001, l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) comptait 5,047 millions de fonctionnaires sur 26,934 millions d’actifs, soit 21 % de la population active au service de l’État, des régions et des services hospitaliers. Près de 19 millions de Français travaillent donc dans le privé, déduction faite des demandeurs d’emploi. En réalité, si l’on considère la population totale, il y a, en proportion, plus d’agents des services publics aux États-Unis qu’en France. Et, d’un pays à l’autre, les secteurs santé, éducation et gestion de la sécurité sociale diffèrent. Services publics ici, privés là-bas ! En France, on s’honore de l’égalité de tous devant les services publics. D’autant plus qu’ils ne sont pas réservés aux seuls actifs, mais aussi, cela va de soi, aux enfants, aux personnes âgées, etc.
" Trop d’Etat " ?
L’éternelle rengaine. L’État représente 55 % du produit intérieur brut (PIB) ? Oui, mais pourquoi ? Parce qu’il finance une partie des prestations sociales, santé et retraite, et les dépenses collectives de l’État et des régions. C’est-à-dire la police, l’armée, la justice, la diplomatie et le développement de toutes les zones urbaines et rurales, les infrastructures, les transports publics. Mais aussi l’éducation, de la crèche - (et l’on sait combien l’existence d’un système public de prise en charge de la petite enfance contribue à la vitalité démographique de la France par rapport à d’autres pays) - jusqu’à l’université ; et les établissements de santé, des centres de protection infantile aux maisons de retraite...
Les nouvelles technologies, l’internet, le mail... ça existe chez eux ?
Avec des tarifs parmi les plus bas et 5 millions d’abonnés à l’ADSL (Internet haut débit), en juillet 2004, la France est en deuxième position européenne pour le haut débit (30 % des foyers français sont connectés à l’Internet) et en matière d’équipement (11 millions de foyers équipés en micro-ordinateurs au premier trimestre 2004). Devant l’Allemagne et le Royaume-Uni. Et, le saviez-vous ?, l’Hexagone décroche une place d’excellence en matière d’e-administration, avec 90 % des formulaires en ligne.
Trop protégés ?
Le droit du travail protège les salariés, la Sécurité sociale leur santé. Cela coûte cher ? Oui, mais c’est une garantie qui sert les entreprises comme les salariés.
Les 35 heures ?
À l’origine, c’est une revendication syndicale contre le chômage, pour répartir le travail disponible dans une société postindustrielle où l’on produit toujours plus avec toujours moins de personnes. Les 35 heures ont permis de créer quelque 300 000 emplois et ont même profité au coût du travail, en faisant baisser les cotisations sur les bas salaires. Pour les entreprises, plus question de revenir en arrière ! Avec l’annualisation du temps de travail et une extrême flexibilité de la main-d’œuvre, le constructeur automobile Renault, par exemple, gagne neuf jours de travail sur un an. De plus, le temps libéré produit de la richesse, avec l’envolée du marché des sports, des loisirs (17 % du budget d’un foyer français) et des voyages. Sans compter les bénéfices en termes de cohésion sociale, de lien familial, etc.
Toujours en grève ?
Faux. Il y a de moins en moins de grèves depuis 1985 ! Elles sont quasi aussi fréquentes en France qu’au Royaume-Uni. Et beaucoup moins nombreuses qu’aux États-Unis, en Italie et en Espagne. Souvent moins longues qu’aux États-Unis, elles touchent, en France, essentiellement les services centraux, elles sont donc visibles. Aujourd’hui, d’ailleurs, le débat porte sur une limitation du droit de grève par l’instauration d’un service public minimal généralisé (en particulier pour les secteurs de la poste et des transports collectifs).
Trop de cotisations sociales ?
Créée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale dans un esprit de solidarité nationale, la Sécurité sociale s’inscrit aussi dans la droite ligne des assurances sociales patronales qui se développent au XIXe siècle. Objectif : stabiliser la main-d’œuvre, la garder en bonne santé. C’est un système d’intérêt général, pour les salariés et les entreprises, pour la santé de tous et le dynamisme démographique. Cela permet la prise en charge de la maladie, de la maternité - avec le bénéfice d’un congé pour les femmes -, des accidents, y compris ceux du travail, et des retraites. N’est-on pas, en France, les champions européens de la longévité et des naissances ?
Et les impôts ?
D’après un rapport du Conseil des impôts de la Cour des comptes, l’écart des fiscalités entre la France et les pays comparables est faible. Et si l’impôt sur les sociétés est plus élevé que la moyenne européenne, la base de calcul est bien plus étroite que dans d’autres États (elle intègre moins de paramètres). Et la réforme de la taxe professionnelle devrait bientôt tenir compte des résultats de l’entreprise, ce qui n’était pas le cas auparavant.
Quant au chômage ?
Près de 10 % en France, moins de 5 % aux États-Unis. Comparaison n’est pas raison. Que serait le taux de chômage américain si on comptait les 7 millions de chômeurs " découragés ", hors des statistiques, ceux qui font des petits boulots, parfois quelques heures par semaine, et la population carcérale estimée à 2 millions de personnes ? C’est la thèse de Jeremy Rifkin, un économiste américain qui vient de publier aux États-Unis The European Dream..., ou "Comment la vision européenne éclipse tranquillement le rêve américain" [1]. Extrait : " Si l’Europe pense que la seule façon de se débarrasser du chômage est de suivre l’exemple américain, elle se trompe. Nous avons fait tout ce qui est prôné en Europe : travail flexible, dérégulation, privatisations, et nous avons un chômage important, de la pauvreté, une criminalité peu enviable, des inégalités croissantes, des salaires stagnants, un système de santé médiocre".
Et la capacité de la France "à faire venir l’argent intelligent" [2] ?
Laissons le dernier mot à Sylvain Breuzard, aujourd’hui dirigeant d’une société de conseil informatique [[Rapport du Centre des jeunes dirigeants (CJD), contribution au débat sur l’attractivité de la France, les richesses de l’Ancien continent, 25 février 2003. À consulter sur www.cjd.net/mediat/rapports/attractivite.pdf : " Les entreprises qui viendront s’installer chez nous, si elles ne sont pas uniquement préoccupées de faire le plus rapidement possible le maximum de marges, s’apercevront qu’elles en ont finalement pour leur argent. "
Avec cinq semaines de congés payés, le Français est un salarié verni ! Il ne l’a pas toujours été. Dès le XIXe siècle, les médecins dénonçaient " l’insoutenable " condition ouvrière qui mettait les enfants, les femmes et les hommes au travail de 13 à 18 heures par jour !
La productivité
La meilleure au monde par heure de travail. Plus de 20 % au-dessus de celle des États-Unis et plus de 40 % au-dessus de celle de l’Allemagne (OCDE) ! Effet 35 heures ? Sans doute. Mais c’est surtout dû au niveau élevé de qualification et de formation de la main-d’œuvre française.
Le coût du travail trop élevé ?
Moins élevé qu’en Allemagne. Dans les entreprises de dix salariés ou plus de l’industrie manufacturière, le coût annuel moyen d’un salarié est, en France, de 37 941 contre 45 664 euros en Allemagne. Quant au coût horaire ? France : 25,14 euros Allemagne ; 26,5 euros Royaume-Uni : 37,4 euros (Insee).
Le droit de grève
C’est un acquis démocratique inscrit dans la Constitution de la République française depuis 1958. Rappelons-le, avant cette date, les travailleurs subissaient parfois des conditions de travail très dures. Actuellement, une grève ne peut se faire sans un préavis de cinq jours pour permettre la négociation. Par ailleurs, elle est interdite dans certains services de l’État - la police, la sécurité et la magistrature - et soumise à un service minimal dans le contrôle aérien, la radio et la télévision nationales.
La réalité des grèves
Jours perdus annuellement pour 1 000 habitants, période 1999-2003 : France et Royaume-Uni : 10 jours États-Unis : 20 jours Italie : 30 jours (Bureau international du travail).
Trop d’impôts ?
" On ne rendra pas la France plus attractive en baissant drastiquement les impôts et les prélèvements sociaux, mais en montrant ce que chacun perdrait à trop les réduire ; protection sociale, niveau de formation, qualité de vie, ressources culturelles, infrastructures, réseaux de communication, environnement... ", note Sylvain Breuzard, ex-président national du Centre des jeunes dirigeants (CJD) qui regroupe 2 300 entreprises1.
Nuls en langues étrangères ?
Ce n’est plus vrai ! Selon le baromètre de l’Union européenne, 40 % des Français connaissent une langue autre que la leur. Par ailleurs, l’anglais est parlé par 65 % des moins de trente ans et 90 % des diplômés de l’enseignement supérieur.
Par Mélina Gazsi, journaliste
[1] Jeremy Rifkin est chargé de cours à l’université de Pennsylvanie et président de la Foundation on Economic Trends. Il a accordé une interview au quotidien Libération le 21 septembre 2004. The European Dream, How Europe’s Vision of the Future is Quietly Eclipsing the American Dream, par Jeremy Rifkin, a été publié aux éditions Tarcher/Penguin, en 2004. Le livre devrait paraître en France, en 2005, aux éditions Fayard (Paris).
[2] Selon l’expression de la présidente de l’Afii, Clara Gaymard.



