A la rencontre des maisons d’écrivains

Maison de Victor Hugo, hôtel de Rohan-Guéménée,
place des Vosges à Paris.
« La maison, plus encore que le paysage, est un état d’âme. » Cette phrase du philosophe Gaston Bachelard nous rappelle que les maisons d’écrivains ne sont pas seulement ancrées dans la réalité - une région, une époque, des meubles, des objets personnels - mais aussi dans notre imaginaire, notre culture et notre mémoire. Petit tour de France en dix maisons.
On estime à 120 environ le nombre de maisons d’écrivains au sens strict, c’est-à-dire de maisons où ont vécu des écrivains. Mais si l’on étend cette notion à celle de site littéraire, en incluant les bibliothèques ou les musées consacrés aux écrivains, on arrive à 265. Cette profusion va de pair avec une grande diversité des lieux et des statuts. Certaines maisons sont privées et gérées par des individus ou des associations, et d’autres publiques.
Cinq siècles, de la Renaissance à nos jours, sont représentés, même si le XIXe l’emporte nettement. Toutes sortes de maisons composent notre patrimoine, de la modeste chaumière qui abrita Jean-Jacques Rousseau à Montmorency (il dut en partir de nuit pour éviter les poursuites qu’entraîna la publication d’Emile), au château de Saint-Point dans le Mâconnais où habita Lamartine ; du petit appartement de Boris Vian à Pigalle, à Paris, au château de Monte-Cristo que fit édifier l’extravagant Alexandre Dumas à Port-Marly.

Reconstitution du salon de Colette
au musée qui lui est consacré à
Saint-Sauveur-en-Puisaye.
La disposition des appartements a changé et les meubles ont été dispersés, mais dans le musée, ouvert en 1903 et restauré en 1983, on retrouve une atmosphère hugolienne, grâce à la reconstitution du décor qu’il inventa pour sa maîtresse Juliette Drouet et à celle de sa dernière chambre, avenue... Victor-Hugo.
Mais le musée Victor-Hugo vaut surtout pour la richesse des collections et le dynamisme de son conservateur, qui propose des expositions axées sur les liens entre Hugo et la création contemporaine.
Toujours à Paris, mais cette fois dans le quartier de Passy, la maison de l’autre géant de la littérature du XIXe siècle : Honoré de Balzac. La comparaison est édifiante. D’un côté, un poète auréolé de gloire, de l’autre, un romancier criblé de dettes, poursuivi par ses débiteurs. Curieusement bâti sur deux niveaux, ce charmant pavillon permet à Balzac, logeant sous un faux nom, de leur échapper par la porte arrière qui donne sur une ruelle en contrebas.
Dans son cabinet de travail, il écrit toute la nuit, le dos tourné à la fenêtre. La petite table, la cafetière nous rappellent l’immense labeur de l’auteur de La Comédie humaine. La bibliothèque possède un fonds très riche, en particulier de journaux et de revues de l’époque. Et le jardin permet de rêver au temps où ce coin de Paris était encore à la campagne.

Chambre de Marcel Proust, maison
de Tante Léonie, à Illiers-Combray.
Entrer dans la maison de Tante Léonie, c’est pénétrer dans l’univers de Du côté de chez Swann. Tout y est : les meubles patinés, la chambre d’où il guette le pas de sa mère dans l’escalier, le parfum de province. Les visiteurs viennent du monde entier. Certains pleurent d’émotion. Il n’est pas de meilleur exemple de l’alchimie entre une œuvre et la réalité qui l’a - en partie - inspirée. Des conférences, des classes-patrimoines qui incitent les élèves à apprécier cet auteur difficile, des promenades (l’église, le Pré Catelan, le château de Villebon) et la célèbre madeleine dont les pâtissiers du cru se disputent l’authenticité.
Des innombrables maisons qu’habita Colette, aucune n’était disponible pour un musée. Il fallut en inventer une, dans le château de Saint-Sauveur-en-Puisaye, le village de Bourgogne où elle passa son enfance. Ce soin a été confié à une artiste plasticienne, Hélène Mugot, qui a créé un lieu original, voué tout entier à la rencontre avec un écrivain : le refus de la reconstitution pieuse, l’utilisation de l’image, du son, de l’architecture, de la lumière et des couleurs offrent une interprétation très épurée et contemporaine de l’univers de Colette. Dans la bibliothèque en trompe l’œil, 1 500 faux livres s’ouvrent sur ses plus belles phrases. A chacun d’en faire son miel.

Maison de George Sand, à Nohant.
Longtemps privé, le château a été remanié, mais l’harmonie du parc et des bâtiments est intacte. L’Etat vient d’acheter la propriété et le Centre des monuments nationaux engage d’importants travaux de restauration. Depuis le 16 décembre 2000, une convention liant l’Etat, la région Rhône-Alpes et la ville de Ferney-Voltaire a donné naissance à un centre culturel de rencontre, « L’Auberge de l’Europe », qui accueillera en résidence des artistes en exil, persécutés dans leur pays.
Le château de Nohant, lui, appartient depuis 1952 à la Caisse des monuments historiques. Ouvert depuis 1961 au public, il vient d’être restauré. Les visiteurs affectionnent cette demeure romantique où vécut George Sand, et que fréquentèrent Alfred de Musset, Frédéric Chopin, Franz Liszt, Eugène Delacroix et tant d’autres invités prestigieux. Nohant est l’archétype de la maison d’écrivain, au sens traditionnel du terme. Le caractère intimiste des reconstitutions, la vie mouvementée de George Sand, sa personnalité si riche font que le pèlerinage à Nohant, au cœur de ce Berry qu’elle aimait tant, prend une tonalité romanesque à laquelle contribuent le Festival Chopin et les Fêtes romantiques.
Les héritiers de François Mauriac ont fait don du domaine de Malagar au Conseil régional d’Aquitaine en 1985. Cette propriété viticole, située non loin de Bordeaux, est un havre de paix pour le romancier qui y retrouve ses racines, une source d’inspiration et d’écriture.

Maison de Pierre Loti, à Rochefort.
Maison à transformations, maison-musée, maison-livre : la demeure de Pierre Loti à Rochefort, en Charente-Maritime, est l’une des plus étonnantes. De cette maison de famille, austère et bourgeoise, le romancier-officier de marine va faire un perpétuel théâtre, y projetant ses rêves, ses délires, ses nostalgies. Les décors se succèdent, empruntant au Moyen Age, à la Turquie, à la Chine, au Japon meubles et tentures, à l’image de ces déguisements qu’il aime tant porter lui-même. Il y organise des fêtes somptueuses, mais y vit dans une cellule monacale, qui nous livre un peu de la vérité de ce « cœur plus changeant qu’un ciel d’équinoxe ».
De la Normandie à l’Ile-de-France se déroule la route historique des maisons d’écrivains. Douze étapes la ponctuent, parmi lesquelles le château de Michelet, la datcha de Tourgueniev, ou la Vallée aux loups de Chateaubriand. Le moulin de Villeneuve, à Saint-Arnoult-en-Yvelines est acheté par Louis Aragon en 1951, afin d’offrir « un morceau de terre française » à sa femme, la romancière d’origine russe Elsa Triolet.
Les deux écrivains travaillent ensemble à la remise en état de la propriété, et à leurs œuvres. Ils sont enterrés dans le parc, côte à côte. Le temps semble s’être arrêté : merveilleusement restaurée à l’identique, la maison est telle qu’à la mort d’Aragon, avec sa cuisine en faïence bleue, sa grande table de bois, son moulin à eau et ses milliers de livres. Des cycles de conférences sur Elsa Triolet et Aragon, des rencontres, des expositions de jeunes créateurs ainsi que de peintres liés aux deux artistes composent des programmes culturels ouverts à un large public.

Maison d’Emile Zola, à Médan
Il faudrait en citer tant d’autres ! Depuis quelques années, un grand nombre d’entre elles bénéficient d’une politique de restauration et d’animation qui en fait des pôles d’attraction drainant plusieurs milliers de visiteurs par an. Elles se dotent de centres de recherche, de bibliothèques, de sites internet, de boutiques ou de salons de thé - conjuguant vocation littéraire et touristique.
Une véritable réflexion muséographique est menée, afin d’améliorer la mise en valeur des collections. Quant à l’animation, tournée à la fois vers les scolaires et le public adulte, elle s’enrichit de spectacles, de conférences, de colloques, de parcours littéraires, de classes de lecture.
On le voit, les maisons d’écrivains sont un domaine en pleine mutation. Souhaitons seulement qu’elles n’en perdent pas leur âme, aussi fragile que le papier...
Evelyne Bloch-Dano Journaliste au Magazine littéraire et écrivaine
• Evelyne Bloch-Dano est notamment l’auteur de Zola, à Médan , éd. Christian Pirot, Paris, 1999.
• Les Maisons d’écrivains, de Georges Poisson, éd. PUF, Paris, 1997.
• Musée Victor Hugo : (33-1) 42 72 10 16.
• Maison de Balzac : (33-1) 42 24 56 38.
• Maison de Tante Léonie : (33-2) 37 24 30 97.
• Musée Colette : (33-3) 86 45 61 95.
• Château de Voltaire : (33-4) 50 40 05 45.
• Maison de George Sand : (33-2) 54 31 06 04.
• Domaine de Malagar : (33-5) 57 98 17 17.
• Maison de Pierre Loti : (33-5) 46 99 16 88.
• Maison Elsa Triolet Aragon : (33-1) 30 41 20 15.
• Maison de Zola : (33-1) 39 75 35 65.
• Fédération des maisons d’écrivains et des patrimoines littéraires : (33-2) 48 23 22 50.
• Sur internet : www.litterature-lieux.com
• Terres d’écrivains : www.terresdecrivains.com



