Portraits croisés de deux écrivains exilés : Spôjmaï Zariâb et Atiq Rahimi (n° 46 - 2002)
Entretien avec les écrivains afghans Spôjmaï Zariâb et Atiq Rahimi


Exilés en France, Spôjmaï Zariâb et Atiq Rahimi sont deux écrivains afghans de talent. Auteur de plusieurs recueils de nouvelles en persan, dont deux seulement ont été traduits en français sous des titres inspirés de la Bible et d’Orwell : La Plaine de Caïn (éd. de L’Aube, Paris, 2001) et Ces murs qui nous écoutent (éd. L’Inventaire, Paris, 2000), Spôjmaï Zariâb raconte dans un langage métaphorique et concis la folie qui s’est emparée de son pays, une folie moderne qui vient du fond des âges. La qualité de son écriture et l’atmosphère délétère et absurde dans laquelle baigne son univers fictif lui ont valu d’être comparée à Kafka et à Borges. Atiq Rahimi, pour sa part, s’est fait connaître en publiant un bref roman d’une intensité explosive : Terre et cendres (éd. P.O.L., Paris, 2000), consacré à trois générations d’Afghans aux prises avec les blessures de la guerre. Rahimi vient de publier un nouveau roman : Les Mille Maisons du rêve et de la terreur (éd. P.O.L., Paris, 2002).
Spôjmaï Zariâb : Je suis née en 1949 à Kaboul. C’est à mon père que je dois l’amour de la littérature. Il avait une grande fascination pour le côté héroïque de la France sous l’Occupation durant la Seconde Guerre mondiale. Quand j’ai eu six ans, il m’a donc inscrite tout naturellement au lycée franco-afghan de jeunes filles de Malalaï, à Kaboul. J’ai eu le privilège de grandir sous un régime libéral. En 1959, j’avais dix ans quand le port obligatoire du voile a été aboli. Je fais partie de la première génération d’Afghanes qui n’a pas eu à porter la burqua. Les femmes ont obtenu le droit de vote en 1964. Elles pouvaient s’inscrire à l’université, travailler. Mais malgré ces acquis, les mentalités n’ont pas beaucoup changé. La société afghane est restée profondément patriarcale.
Atiq Rahimi : Je suis né en 1962, à Kaboul. Mon père était gouverneur de province et très francophile. Il adorait Les Misérables de Victor Hugo et avait l’habitude d’appeler les gens qu’il aimait "Jean Valjean". En 1973, quand j’ai eu onze ans, il m’a inscrit au lycée Esteqlal ("Indépendance"), le lycée français pour garçons de Kaboul. Ma vie a changé à partir de cette année qui est aussi l’année où la monarchie a été renversée. Mon père a été arrêté par le nouveau pouvoir. Pendant quatre ans, nous n’avons pas eu de nouvelles de lui. Deuxième coup d’Etat en 1978, suivi de l’invasion soviétique. C’est le début de la descente aux enfers de mon pays.
SZ : Je suis partie en 1990 avec mes filles, quand les bombardements répétés de Kaboul ont mis nos vies en danger. Nous nous sommes installées à Montpellier. Vivre loin de mon pays est toujours une expérience très dure pour moi. Pour nous, Afghans, l’exil est un concept nouveau. Nous avons du mal à nous faire à l’idée d’être séparés à tout jamais de notre terre ancestrale, de notre famille. Avant l’invasion soviétique, peu d’Afghans quittaient le pays. Pour comprendre combien cette expérience a marqué les esprits, il suffit de lire la poésie afghane contemporaine. Elle est empreinte d’une profonde tristesse, de la souffrance du poète qui a vu son univers réduit en un tas de décombres. Eparpillés dans le monde entier, les poètes afghans d’aujourd’hui chantent le deuil et la séparation. On est loin de la littérature classique qui célébrait la joie, l’esprit de la fête, le culte du présent et l’amour !
AR : J’ai dû quitter l’Afghanistan en 1984, après avoir refusé de faire mon service militaire. Je suis parti au Pakistan et c’est là que j’ai fait ma demande d’asile politique auprès de l’ambassade de France. Je me souviens de mes premiers mois en France. J’habitais dans un tout petit village près de Rouen. J’avais réussi à me procurer L’Amant, le dernier roman que Marguerite Duras venait de publier. Je passais mon temps à lire et à dormir pour oublier le bruit des canons et les horreurs de la guerre.
SZ : Je suis devenue écrivain parce que j’ai été une lectrice vorace. J’ai eu la chance de grandir dans une période où la littérature du monde entier était disponible à Kaboul. J’ai publié mon premier poème à l’âge de dix-sept ans. C’est le premier et le dernier poème que j’ai jamais écrit. J’ai été très vite attirée par la nouvelle, un genre très structuré dont il n’y a pas d’équivalent dans la littérature traditionnelle persane. C’est un genre qui me convient. L’histoire mijote longtemps dans ma tête avant que je puisse me résoudre à la coucher sur le papier. Je travaille beaucoup mes textes, en peaufinant les symboles, les métaphores, les réseaux de signification qui enrichissent la fiction et obligent le lecteur à aller au-delà du sens littéral. Bien que mes nouvelles tournent autour des thèmes de la guerre, de la condition féminine, j’aime penser que je ne fais pas de littérature engagée dans le sens étroit du terme. Le seul engagement que je revendique, c’est celui que j’ai en faveur des valeurs de l’universel et de l’humain.
AR : J’ai commencé à écrire à l’âge de douze ans. Ma source d’inspiration s’est tarie lorsque je suis arrivé en France. Je me sentais incapable d’écrire en français. Et qui m’aurait lu en persan ? J’avais d’ailleurs pris à l’époque beaucoup de distance par rapport aux événements d’Afghanistan. C’est seulement en 1996 que j’ai repris goût à l’écriture. Les talibans venaient de prendre le pouvoir à Kaboul sans que le monde s’en émeuve. J’ai alors écrit Terre et cendres, mon premier roman, en signe de protestation contre cet abandon du peuple afghan par l’opinion internationale. Ce roman pose aussi la question de la guerre, de la nécessité de faire le deuil pour enfin sortir de cette spirale de violence et de destruction.
Entretien réalisé par Tirthankar Chanda, critique littéraire
Grâce à la coopération française, les deux lycées francophones de Kaboul vont pouvoir renaître de leurs cendres. Vitres brisées, murs partiellement défoncés par des roquettes, le lycée d’Esteqlal (garçons) comme celui de Malalaï (filles) ont payé un lourd tribut à la guerre civile. Ces établissements renommés, créés respectivement en 1923 et 1950, dans le cadre des accords de coopération entre la France et l’Afghanistan, ont formé plusieurs générations de l’élite afghane.
La coopération française s’est interrompue dans les années 1980, après l’invasion soviétique. Le régime des talibans a fermé le lycée des filles, mais Esteqlal a continué de fonctionner dispensant un enseignement profondément "islamisé". La récente déroute des talibans consacre la fin de la guerre. La vie civile peut enfin reprendre ses droits.
La réouverture des deux lycées pour la rentrée scolaire du 22 mars 2002 s’inscrit dans ce processus de normalisation. Il n’en reste pas moins que c’est une course contre la montre, compte tenu du degré de dégradation matérielle des bâtiments. Les travaux de réhabilitation sont en cours pour rendre ces derniers aptes à recevoir les élèves. La célèbre radio française France Culture, qui a lancé une souscription nationale pour participer à la reconstruction des lycées francophones de Kaboul, est partenaire de ce projet. Les fonds réunis grâce à la souscription permettront aussi d’aider les écoles à se procurer le matériel pédagogique indispensable (livres, cahiers, etc.).
Le gouvernement français, qui a dépêché récemment une mission à Kaboul pour évaluer les besoins des deux écoles, a confirmé l’envoi d’enseignants français et la mise en place d’un programme de formation accélérée des maîtres. L’objectif consiste à s’assurer que les cours pourront bien reprendre et à créer, au-delà, les conditions nécessaires pour que les lycées franco-afghans puissent renouer avec leur longue tradition d’excellence et d’ouverture au monde.
T. C.


