Une lumineuse rétrospective Maurice Denis (« Le Nabi aux belles icônes »), une exceptionnelle donation d’Art nouveau : deux événements-phares marquent avec éclat le vingtième anniversaire du musée d’Orsay, inauguré en grande pompe le 1er décembre 1986 dans une ancienne gare sauvée in extremis de la démolition, et engagé depuis dans un foisonnement d’activités dans tous les domaines de l’art et de la culture (peinture, sculpture, photographie, mais aussi musique ou cinéma), avec, en outre, la récente entrée de l’art contemporain dans ce temple du 19ème siècle.
Initiateur avec Bonnard et Vuillard du mouvement Nabi (mot hébreu signifiant « prophète »), dont il fut le brillant théoricien, Maurice Denis (1870-1943), d’abord influencé par Puvis de Chavannes et Paul Gauguin, était aussi un peintre intimiste à l’inspiration mystique et religieuse, un décorateur désireux de renouer avec le grand art mural des maîtres de la Renaissance italienne, un illustrateur épris de poésie et de grands textes sacrés. C’est pour lui « redonner toute sa place, l’une des toutes premières (…), alors qu’il ne bénéficie plus aujourd’hui de la notoriété immense qui fut la sienne », que le musée d’Orsay lui consacre cette rétrospective monographique, la première dans un musée parisien depuis 1970. Une centaine de tableaux peints entre 1889 et 1943 sont rassemblés, dont certains, acquis par des collectionneurs étrangers à l’époque de la plus grande renommée de Maurice Denis au début du 20ème siècle, n’étaient jamais revenus en France. C’est le cas en particulier du cycle sur l’Histoire de Psyché, commandé pour son salon de musique par le collectionneur russe Ivan Morozov (grand amateur comme son rival Serguei Chtchoukine de Matisse et de Picasso), présenté à Paris en 1908 avant son installation à Moscou et prêté un siècle plus tard par le musée de l’Ermitage de Saint-Petersbourg.
Autre chef d’oeuvre jamais exposé dans un musée français depuis 1945, Virginal Tableau, aujourd’hui dans une collection privée. C’est l’une des très nombreuses oeuvres inspirées à Maurice Denis par sa femme Marthe, la muse de toute une vie, « plus belle que les rêves ». Rencontrée en 1890, épousée trois ans plus tard, mère de leurs sept enfants dont un garçon mort peu après sa naissance, elle fut arrachée à lui par la maladie en 1919. Le bonheur familial, la maternité, les scènes de vacances à la plage, ont été abondamment peints par Maurice Denis et aussi, découverte majeure de cette grande rétrospective, photographiés. Une exposition complémentaire, totalement inédite, révèle en effet le talent de photographe amateur du peintre qui, armé d’un Pocket Kodak, y a immortalisé famille, amis (dont André Gide, rencontré à Rome où il lui servit de guide), chiens, chats et même ânes. Quelque 90 de ces photos, données au musée d’Orsay par la petite-fille du peintre, Claire Denis, sont exposées dans la Galerie permanente de photographie du musée.

Musée d’Orsay (Paris) © Y-J. Chen / MAEE
Parallèlement aux expositions d’Orsay est présentée d’autre part, dans l’ancienne demeure du peintre à Saint-Germain en Laye, devenue musée, l’oeuvre de Maurice Denis dessinateur : une étonnante collection de quelque 150 dessins, gouaches, pastels, inédits ou complètement méconnus, pour la plupart jamais exposés depuis la création de ce musée en 1976. Le cadre est magnifique. Maurice Denis avait fait l’acquisition en 1914 d’un ancien hôpital royal du XVIIème siècle depuis longtemps désaffecté qu’il avait nommé « Le prieuré » et il avait consacré 14 ans de sa vie à la restauration et la décoration de la chapelle attenante.
Royal cadeau pour son vingtième anniversaire, le musée d’Orsay vient, d’autre part, de recevoir une exceptionnelle donation de près de 300 meubles et objets d’Art Nouveau, rassemblés entre 1900 et 1910 par Emile Gallé, Louis Majorelle, Carlo Bugatti, Hector Guimard, Jacques Gruber, Alfons Mucha et d’autres artistes majeurs - offerts par la veuve et la fille d’un collectionneur passionné mort en 2003 à l’âge de 83 ans : Antonin Rispal.
Ce magnifique ensemble de meubles, vases, bronzes,céramiques, verreries, orfèvrerie, vitraux, offert sans aucune condition d’exposition ou de regroupement, apporte un enrichissement fabuleux aux collections d’objets d’art du musée déjà fortes de quelque 2000 pièces. Il est présenté pendant deux mois dans une exposition spécifique, « la donation Rispal », avant d’être réparti dans différentes salles du musée et plus tard installé dans un pavillon spécialement aménagé.
Etonnante histoire que celle d’Antonin Rispal, un enfant de cultivateurs auvergnats qui gardait les moutons, venu en 1945 à Paris avec sa femme Joséphine pour chercher du travail après avoir échappé à l’exécution pour faits de résistance sous l’occupation allemande. Devenu hôtelier il se mit, sous l’influence d’un cousin, à collectionner les pots de tabac, puis, à force de « chiner » chez les brocanteurs et aux marchés aux puces, se prit de passion pour le « style 1900 ». Un style à l’époque plutôt méprisé (on l’appelait le « style nouille ») et pas cher du tout … C’est parce qu’il ne savait plus où stocker ses collections qu’il se décida à ouvrir deux boutiques d’antiquaire, Il allait bientôt devenir une figure emblématique du renouveau de la vogue de l’Art Nouveau sur le marché de l’art. Mais lorsque après sa mort sa fille Josette, elle-même sculpteur sur verre, fit l’inventaire des objets qu’elle allait offrir plus tard à la France, elle découvrit une collection personnelle, demeurée inconnue même des proches de son père, de vases 1900 sur lesquels étaient gravés des troupeaux de moutons avec leur berger…
La valeur de la donation de Joséphine et Josette Rispal représente aujourd’hui près de quinze ans du budget d’acquisition du département des objets d’arts du musée. Parmi les objets-vedettes, un tourbillonnant lustre du sculpteur Raoul Laroche, un vase « Fougères » de Jacques Gruber, le bureau de dame « les Ombellules » d’Emile Gallé, un vase à quatre pieds en verre translucide grenat à décor émaillé d’Auguste Jean , ou encore une statuette en bronze du peintre tchèque Alfons Mucha, à qui Sarah Bernhardt inspira des affiches célèbres. Josette Rispal y a ajouté un don particulier d’objets mobiliers ayant appartenu à l’actrice, parmi lesquels un extravagant fauteuil en érable, sycomore et marqueterie de bois variés.
Trois ensembles de sculptures sur verre de Josette Rispal au titre évocateur, « Dieux lares », « Grands témoins », « Fleurs lunaires », rythment la présentation de la donation. Serge Lemoine, président du Musée d’Orsay, souligne la présence impressionnante de ces oeuvres dont la taille imposante (certaines à l’échelle humaine) , le poids et la densité ne sont pas d’habitude associés aux caractéristiques du verre : lumière, transparence, éclat des couleurs, jeu des reflets.
Les « Grands témoins » sont présentés sous le motif de « style nouille » imaginé par Antonin Rispal pour la façade d’une de ses boutiques. Une élégante façon pour Josette Rispal de s’insérer dans la politique des « Correspondances » initiée par Serge Lemoine pour l’entrée de l’art contemporain au musée d’Orsay : un artiste étant invité à choisir une oeuvre du musée et présenter l’une des siennes en regard.
Extrait du magazine du Ministère des Affaires Etrangères Actualité en France. Auteur : Claudine Canetti
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