La France, numéro un européen de la télévision numérique (n°30 - 1998)

Une évolution. Une révolution. Sans conteste, la télévision numérique est un tournant majeur du marché audiovisuel mondial. Tous les spécialistes en conviennent. Avec le numérique, la télévision a franchi une étape décisive, plus importante encore que le passage du noir et blanc à la couleur. En pratique, la télévision numérique est fille de l’informatique et des recherches parallèles des chercheurs américains, européens et japonais.

La phase expérimentale et de mise au point achevée, la télévision numérique passe rapidement à l’étape commerciale. Le coup d’envoi a lieu aux Etats-Unis mais les industriels français ne sont pas absents. Loin de là. A l’été 1994, le groupe américain Hugues Electronics-General Motors lance DirecTV. Un bouquet de 150 programmes numériques. A l’époque, le géant américain prévoit d’investir plus de 6 milliards de francs (1 milliard de dollars).
Pour se lancer dans l’aventure du numérique, Hugues Electronics-General Motors s’est associé avec RCA, filiale américaine de Thomson multimédia (TMM). Cette alliance est la consécration du savoir-faire du groupe français Thomson, acceptant de fabriquer et distribuer les décodeurs numériques indispensables à la réception de programmes diffusés par DirecTV. Le contrat conclu à l’époque par le groupe français a porté sur un million de boîtiers.

L’arrivée du numérique en Europe allait déclencher de grandes manœuvres dans le paysage audiovisuel. Une fois encore, la France allait être à la pointe du combat. Deux logiques allaient s’affronter. Canal Plus, premier opérateur français de télévision payante avec près de 4 millions d’abonnés, souhaitait rester le seul acteur de ce marché. A l’inverse, les chaînes hertziennes privées TF1 et M6, aussi bien que celles du groupe public France Télévision et la Compagnie luxembourgeoise de télédiffusion (CLT) voulaient absolument mettre un pied dans la télévision à péage.

Pour les opérateurs de chaînes généralistes que sont TF1, la CLT et France Télévision, le passage au numérique est vital. Toutes les études prospectives montrent que de plus en plus de téléspectateurs quittent les télévisions généralistes pour s’abonner à des programmes payants. Pas question pour ces chaînes de laisser le monopole du péage à Canal Plus. Démarrées en 1995, les discussions se poursuivront en 1996. Elles n’aboutiront jamais. En avril 1996, Canal Plus choisit de s’engager seul et lance les versions numériques de la chaîne cryptée et de Canal Satellite.

Engagé sur le terrain français, Canal Plus n’a pas pour autant tiré un trait sur son développement européen. Au départ, la chaîne cryptée a pris l’Allemagne pour cible prioritaire. Associé aux allemands Bertelsmann, troisième groupe mondial de communication, et Kirch, détenteur du plus gros catalogue de droits de retransmission en Europe, le français a lancé Première. Cette chaîne cryptée est bâtie sur le modèle de Canal Plus. Pour renforcer leur domination sur la télévision à péage en Allemagne, les trois partenaires doivent décourager toute concurrence. En même temps, le futur lancement d’un bouquet numérique exige de lourds investissements. Au petit jeu des alliances Rupert Murdoch, le magnat australo-américain, tentera tour à tour de s’associer avec Canal Plus, Havas et Bertelsmann puis avec Leo Kirch. Sans succès.
Au moment où Canal Plus semble le grand vainqueur de la télévision numérique, Bertelsmann, son partenaire en Allemagne, choisit de rompre cette alliance. Aux investissements du numérique, le groupe allemand a préféré les bénéfices des chaînes hertziennes RTL gérées par la CLT. Au début de 1996, Bertelsmann et le groupe luxembourgeois réunissent leurs activités audiovisuelles dans la CLT-UFA. Un coup dur pour Canal Plus, esseulé en Europe et attaqué sur le terrain français. La chaîne cryptée française met un genou à terre mais ne déclare pas forfait. Dans le secret, Pierre Lescure, président-directeur général de Canal Plus, prépare sa riposte.

Désormais, la situation est claire. Le groupe français Canal Plus est le numéro un européen du numérique. Soutenu par la concurrence entre Canal Satellite et TPS, le marché français enregistre la plus forte croissance. Plus d’un million d’abonnés aux bouquets numériques sont attendus à la fin de 1997. Partout ailleurs en Europe, les démarrages de la télévision numérique sont moins fulgurants mais les prévisions restent optimistes.
Journaliste au Monde


