Marcel Proust, ou le roman de l’écriture (n° 30 - 1998)

Quand Marcel Proust meurt, le 18 novembre 1922, il a depuis quelques mois déjà inscrit le mot « fin » au bas du manuscrit d’À la recherche du temps perdu. Les trois derniers volumes du roman - qui en compte sept au total -, encore à paraître, appellent des retouches ; si la Prisonnière est presque achevée, nous ignorons toujours où devait s’arrêter Albertine disparue et débuter le Temps retrouvé, qui ne sera publié qu’en 1927. Mais dès 1909, Proust a composé la charpente de son édifice : à quelque moment que la mort l’eût surpris, la Recherche aurait offert sa clef au lecteur.
Tout commence en 1908, quand il ébauche un essai présenté sous forme narrative et dirigé contre la critique littéraire telle que la concevait Sainte-Beuve [1]. Proust passe alors aux yeux de ses contemporains pour un esprit cultivé, raffiné, voire un peu snob ; il est connu pour avoir publié un charmant recueil, les Plaisirs et les Jours (1896), quelques articles et des traductions du critique d’art et sociologue britannique John Ruskin, mais on ne sait pas qu’il a rangé dans ses tiroirs, faute de lui trouver un dénouement, un long roman [2] dont le héros s’appelle Jean Santeuil.
Vers l’été de 1909, le Contre Sainte-Beuve se métamorphose en roman. En imaginant que son héros, invité à une matinée chez la princesse de Guermantes, a la révélation du temps sous ses deux espèces (temps intérieur grâce à une série de réminiscences, temps extérieur grâce aux visages vieillis des invités de la princesse), Proust change en dénouement romanesque la conclusion de son essai ; mais celui-ci s’était déjà chargé de scènes et de personnages imaginaires, au point que s’y perdait le fil du discours critique. En somme, le projet s’est amplifié plutôt qu’égaré.
Fasciné par les toilettes de madame Swann et par la culture de son époux (Du côté de chez Swann), troublé par les manières vulgaires de jeunes cyclistes en vacances au bord de la mer (A l’ombre des jeunes filles en fleur), avide d’invitations dans des salons où s’échangent des futilités (le Côté de Guermantes), torturé par des amours qui n’en valent pas la peine (la Prisonnière et Albertine disparue), le héros de la Recherche - qui se confond beaucoup plus avec Proust que le narrateur qui dit « je » - porte en lui un chef-d’oeuvre. A suivre la méthode de Sainte-Beuve, qui le soupçonnerait ?

Son admiration pour les peintures d’Elstir ou pour la musique de Vinteuil ne semblent pas peser lourd en face de cette paresse qui désole sa grand-mère. Mais cette « paresse » est avant tout une crainte respectueuse devant l’oeuvre à laquelle il se destine.
Le héros du roman reflète son créateur : s’il avait été un jeune homme pressé et avide de succès, Proust aurait vaille que vaille bouclé son Jean Santeuil et, en 1908, on aurait moins prêté attention, dans les salons du faubourg Saint-Germain à Paris ou sur la digue de Cabourg en Normandie, à ses allures précieuses qu’à son talent et à son succès littéraires. Bref, sa réputation de frivolité était l’envers d’une haute exigence. Elle lui valut, en 1912, le fameux refus par les éditions de la Nouvelle revue française (NRF) du premier volume de la Recherche, Du côté de chez Swann : feuilletant le manuscrit, l’écrivain André Gide y entrevit, comme il s’y attendait, des histoires de duchesses et, victime du « syndrome de Sainte-Beuve », s’exposa à ce qu’il appellera plus tard le plus grand remords de sa vie, être passé à côté du sens d’une oeuvre en gestation.
Du moment où il conçut le dénouement de la Recherche jusqu’à sa mort, c’est-à-dire pendant treize années (1909-1922), Proust a multiplié portraits et péripéties, réorienté ou amplifié certaines des intrigues, enflé ses phrases de comparaisons afin de relier l’individuel au général. Après avoir craint, au début, que son roman ne dépassât les mille pages, il en a écrit plus de trois mille. Cette longueur elle-même fait sens. Le parcours du héros retrouvant finalement le temps (qui lui permet de réussir à unifier son moi) évoque en effet celui de Parsifal conquérant le Graal. Or, si la nature du Graal, aussi bien que celle de l’oeuvre du héros de la Recherche nous demeurent mal connues, les efforts et le temps qu’ils auront coûtés nous en donnent du moins une haute idée.
Comme dans les romans de chevalerie, certains des protagonistes que Proust met en scène, s’arrêtent à mi-chemin. Ainsi Swann aimerait-il mieux enrichir sa vie de beautés toutes faites que de la sacrifier à une beauté qu’il créerait lui-même. Il appartient à la catégorie des esthètes, dans laquelle ses contemporains rangeaient Proust, alors qu’il écrivait contre eux.
A Balbec, qui évoque probablement Cabourg, le héros de la Recherche apprend que des voiles de régate ou des robes de jeunes femmes ne gâtent pas, aux yeux d’un peintre impressionniste, le spectacle de la mer éternelle. Le monde extérieur n’a d’intérêt que de permettre une alchimie du moi. En lui restituant un pan entier de son enfance grâce à la mémoire involontaire, la saveur d’une petite madeleine compte autant, pour le héros, que l’affaire Dreyfus [3] ou les bombardements aériens sur Paris.
Dans le Lys dans la vallée de Balzac, déjà, les épaules de madame de Mortsauf avaient plus d’importance que les Cent Jours [4] et, dans l’Education sentimentale de Flaubert, la vente du mobilier de madame Arnoux éclipsait, aux yeux de Frédéric, le coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte le 2 décembre 1851. Puisque le monde s’y réfracte dans une conscience, le roman donne souvent au frivole le pas sur l’essentiel.
Mais, alors que chez les deux maîtres du roman du XIXe siècle, la passion amoureuse causait cette inversion de valeurs, l’amour n’est pour Proust qu’une maladie. Son héros doit l’éprouver pour affiner sa sensibilité, mais seule l’oeuvre d’art justifie qu’on réhabilite ce qu’on avait d’abord cru insignifiant. Cette démystification de l’amour fonde la subjectivité totale de la Recherche. Que Swann ou le héros ne parviennent pas à savoir si Odette ou Albertine les trompent relève d’une analyse traditionnelle de la jalousie ; la modernité de Proust vient de ce que la question est, chez lui, vouée à demeurer en suspens.
Tel un tableau impressionniste, la Recherche tremble d’incertitudes. Proust contribue en somme à une révolution littéraire comparable à celle qui s’accomplit de son temps en peinture et que réaliseront de façon plus radicale les peintres non figuratifs. Prouvant que l’intérêt d’un livre réside moins dans la réalité qu’il reflète que dans la vision singulière qu’il exprime, il inaugure ce que Nathalie Sarraute - l’un des chefs de file du Nouveau Roman [5] - appellera l’« ère du soupçon », où le soupçon est moins celui de personnages romanesques et jaloux que celui du lecteur invité à déchiffrer les arcanes d’un style.
Universitaire
[1] Théorie déterministe qui consiste à expliquer une oeuvre littéraire à partir du contexte historique et social dans lequel s’inscrit son auteur.
[2] Manuscrit d’un millier de pages, que Proust ne classa jamais et dont les morceaux ont été publiés selon l’ordre chronologique de la vie du héros.
[3] Affaire politico-judiciaire qui ébranla la France de 1894 à 1906.
[4] Episode du très éphémère retour au pouvoir de l’empereur Napoléon Ier en 1815.
[5] Expression née dans les années 50 pour désigner l’ensemble des écrivains qui remettent en question l’existence formelle du roman, en se lançant dans l’aventure du signifiant, celle de l’écriture qui se confronte à elle-même.


