Ateliers de l’Institut français - « Convergence et diversité, réussir dans un monde en mouvement » – Intervention de Pierre Sellal, secrétaire général (Nantes, 19 juillet 2012)
Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs
Chers amis
1. C’est un privilège et un plaisir pour moi de participer pour la quatrième fois à ces rencontres du réseau culturel, la deuxième fois sous l’égide de l’Institut français, après les Ateliers de Marseille l’an passé.
Comme cela vous a déjà été dit plus brillamment avant moi, les 4 expressions clé du programme proposé pour cette édition 2012 des Ateliers rendent bien compte de la feuille de route qui est la nôtre :
un monde en mouvement, qui bouscule les positions acquises, les pseudo-rentes de situation, redistribue les cartes de la puissance et de l’influence, bouleverse les techniques, oblige à repenser les moyens d’action ;
la dialectique de la convergence et de la diversité, car nous devons à la fois tirer profit de la puissance du mouvement de convergence des niveaux de vie, des aspirations, des modes de consommation, y compris sur le plan culturel, qui caractérise aujourd’hui la planète. Et en même temps, y cultiver notre différence, lorsqu’elle est valorisante, et affirmer les identités, toutes les identités ;
réussir enfin dans cette entreprise, car rarement notre pays a été à ce point à la croisée des chemins, sur le plan économique, pour son rang, son image, la vision qu’il se fait de son propre avenir.
Le défi est donc considérable. C’est celui qui est posé à l’action culturelle extérieure de la France.
Une action qui se caractérise par une double ambition :
affirmer la centralité de la culture pour notre pays, car il y va de notre image et de notre capital le plus précieux, qu’il s’agisse du patrimoine ou de nos créations vives ;
donner à voir au reste du monde ce que nous avons de meilleur, mais aussi valoriser la culture de l’autre, en lui assurant reconnaissance, accueil, et si possible moyens de développement.
2. Je l’ai déjà affirmé devant vous plusieurs fois, je suis profondément convaincu que l’ambition culturelle est, pour notre pays, indissociable de la politique étrangère. Le rayonnement de notre culture a besoin de la mobilisation de notre politique étrangère. Et notre politique étrangère doit s’appuyer sur notre message culturel. En d’autres termes, l’expression de diplomatie culturelle ne relève en rien d’un oxymore.
Pardonnez moi de me répéter : notre pays existe dans le regard des autres d’abord par la culture, les œuvres de l’esprit, la langue. Il leur doit, dans une très large mesure, la puissance d’attraction qu’il conserve. L’avenir de notre influence dépend d’abord de notre capacité à répondre à cette curiosité, à cette attente, et à les entretenir.
C’est aussi par l’action culturelle, les contacts et les échanges dont elle est l’occasion, que nous renouvelons notre commerce, au meilleur sens du terme, avec les sociétés en mouvement de nos partenaires, les nouvelles générations, les nouveaux publics.
C’est par l’intelligence des sociétés que cette action nous procure que nous pouvons espérer mieux comprendre les évolutions profondes, les aspirations latentes, dont la connaissance est indispensable à une diplomatie plus pertinente et plus efficace.
3 Telles sont les missions du réseau culturel à l’étranger et de chacune de ses composantes, instituts français, alliances françaises, lycées et établissements d’enseignement que je lui rattache peut être un peu abusivement.
Nous devons en effet, je crois, réaffirmer l’unité profonde qui réunit les divers champs de cette action culturelle extérieure, de la valorisation patrimoniale à la diffusion de la création, de l’accueil des étudiants étrangers à l’enseignement de la langue, de l’accueil des cultures étrangères à la promotion des contenus français sur les réseaux numériques.
C’est cette idée d’unité qui a en partie inspiré la mise en place de l’Institut Français en tant que tête de réseau de notre politique, et la fusion des services de coopération et d’action culturelle des ambassades avec les anciens centres culturels.
C’est le même principe qui doit nous conduire à réfléchir à la cartographie du réseau dans un esprit de complémentarité entre les instituts français et les alliances françaises.
C’est ce besoin de coordination et d’unité qui a conduit à reconnaître au ministère des affaires étrangères, par la loi du 27 juillet 2010 , une responsabilité centrale dans l’animation de la politique culturelle extérieure, en concertation étroite avec tous les professionnels des mondes de la culture, bien entendu l’Institut Français lui-même sur lequel repose la mise en œuvre de cette politique, et l’ensemble des administrations concernées , au premier rang bien sûr le ministère de la culture et de la communication.
4. La présence ici même, hier, de Madame Filipetti témoigne du caractère névralgique du travail en commun entre nos deux administrations.
Pour une première raison évidente : c’est l’excellence de nos institutions culturelles, la vitalité de la création en France, l’activité éditoriale qui nourrissent l’action des établissements culturels à l’étranger. C’est le prestige du Louvre, l’originalité du musée du Quai Branly, l’éclectisme de la Cité de la Musique, qui suscitent l’attention et la curiosité dans le monde, et entretiennent l’intérêt pour notre vie culturelle. Notre responsabilité est de projeter, faire fructifier ces images fortes dans le monde.
Mais la collaboration entre les deux administrations est tout autant nécessaire au quotidien pour résoudre les questions souvent complexes que pose la mobilité des acteurs culturels, chercher à développer le modèles des résidences d’artistes, défendre le cadre juridique de nos aides au cinéma contre les tentations mal inspirées de la Commission européenne, travailler à la protection de la propriété intellectuelle et du droit d’auteur sur les réseaux numériques.
C’est ce travail en commun qui a permis, cette année, de donner une nouvelle dimension et des moyens accrus à notre dispositif d’aide aux cinématographies étrangères, en l’ouvrant à tous les cinémas du monde, sans rien retrancher à l’attention privilégiée apportée aux cinémas du sud.
5. Un équilibre et une relation de travail féconde ont également été établis entre le ministère des affaires étrangères et l’Institut français, et je voudrais en rendre hommage à Xavier Darcos et à toutes ses équipes.
Un cadre clair a été tracé avec la signature, en février dernier, d’un contrat d’objectifs et de moyens qui pose des principes, établit des priorités stratégiques, permet une articulation fine entre les objectifs impartis à l’institut et à notre action culturelle d’une part, ceux de notre politique étrangère d’autre part.
Comme vous le savez, une question demeure pendante dans l’architecture globale de notre dispositif, celle de la définition de la relation, fonctionnelle ou organique, entre l’institut et le réseau.
Le législateur a en effet souhaité soumettre la question du rattachement du réseau culturel extérieur et de la nature de la relation qu’il doit entretenir avec le ministère des Affaires étrangères comme avec l’Institut français à l’expérimentation et à l’évaluation.
Cette expérimentation a été engagée concrètement depuis le 1er janvier 2012 dans 12 de nos postes ; elle a été pensée et mise en œuvre avec grand soin dans un esprit d’ouverture et de transparence. Des principes clairs ont néanmoins été posés, à commencer par l’autorité affirmée de l’ambassadeur dans chacune des hypothèses et le caractère réversible de cette expérimentation.
Comme vous le savez, la loi dispose qu’une décision sur ce point doit être prise en 2013.
Laurent Fabius a justement souligné avant-hier à l’occasion de la clôture de la réunion des conseillers de coopération, que « le moment d’une stabilisation est venu ». Son souhait est donc que cette décision soit prise dès que possible l’année prochaine, afin de ne pas prolonger à l’excès la période d’incertitude actuelle, dans laquelle est plongé le réseau et qui n’est au bénéfice de personne.
C’est à cette fin que j’ai été chargé par le Ministre d’une mission d’évaluation dont je présenterai les conclusions fin novembre 2012.
Je souhaite mener cette mission dans un esprit ouvert et sans préjugé, en examinant la question dans toutes ses dimensions, en prenant aussi l’attache de tous les acteurs pertinents et de personnalités attachées à ce sujet, dont nous savons qu’il peut être propice aux emportements et aux polémiques. Il s’agira, en tirant toutes les leçons utiles de l’expérimentation dans les 12 postes, de voir si un rattachement du réseau à l’Institut est faisable humainement, socialement, juridiquement, financièrement ; en bref s’il est opportun, porteur ou non de valeur ajoutée par rapport au dispositif existant, réformé, qui a déjà enregistré de nettes améliorations.
6. Je n’ignore pas que la deuxième grande question que vous vous posez est celle des moyens qui vous seront alloués pour mettre en œuvre nos actions de coopération et de rayonnement.
Nous savons tous que le réseau a apporté une contribution élevée aux efforts qui ont été demandés par le passé, notamment au titre de la RGPP, et que les crédits affectés à l’action culturelle ont été très contraints au cours de la période précédente.
Dans un ministère où la majorité des dépenses sont soit juridiquement obligatoires, soit quasi inéluctables, peu de lignes restent "pilotables" selon le jargon volontariste de la direction du Budget, c’est-à-dire sont susceptibles de faire l’objet d’un effort particulier. C’est le cas malheureusement des crédits d’action culturelle qui ont, malgré tout, pu être largement préservés durant ces dernières années.
Dans le cadre du prochain triennium budgétaire qui couvrira les années 2013-2015, le Premier ministre a défini des objectifs clairs pour permettre à la France de tenir ses engagements, caractérisés notamment par une baisse de 15% sur trois ans des crédits de fonctionnement et des interventions pilotables et une réduction de 2,5% par an en moyenne des effectifs, hors les secteurs prioritaires que sont la sécurité, la justice et l’éducation.
Ces principes s’appliquent pleinement au ministère des affaires étrangères comme d’ailleurs au ministère de la culture, et concerneront également de manière identique les opérateurs de l’Etat.
Je ne vous cache pas que l’ampleur des efforts demandés implique une réflexion nouvelle sur l’adaptation de nos missions et de nos moyens. Rien ne serait pire que de céder à la facilité d’une réduction homothétique de toutes les dotations, sans choix, ni priorités, qui conduirait au sous-financement de toutes les missions et à les faire toutes végéter.
La discussion est en cours. Nous en connaitrons le résultat dans les semaines qui viennent. J’ai déjà eu l’occasion de souligner dans ces négociations l’importance des efforts réalisés ces dernières années par le réseau culturel et la nécessité de préserver la viabilité des outils d’influence essentiels, comme les bourses pour les étudiants étrangers, ou les échanges d’expertise et les échanges scientifiques.
Il reste que la potion, celle qu’exige le rétablissement de nos comptes publics, sera sévère et que notre travail d’adaptation du réseau culturel à l’étranger devra être poursuivi. Il en ira très vraisemblablement de même pour notre réseau diplomatique lui-même et notre réseau consulaire.
Pour dire les choses plus simplement, il nous faudra continuer à faire mieux avec moins, consentir à réduire la voilure ici pour ne pas végéter partout.
Je sais combien il est difficile de répondre à cette exigence mais je connais aussi votre créativité et votre ingéniosité pour trouver des voies de financement alternatives, comme en témoignent les performances d’autofinancement du réseau culturel, que je cite régulièrement à l’admiration de nos collègues de la direction du Budget.
Le recours aux financements des collectivités territoriales, aux fonds européens et aussi au mécénat, sera de plus en plus nécessaire. L’Institut français par l’expertise qu’il développe dans ce domaine et à travers les conventions de partenariat qu’il a conclues, ne manquera pas de vous y aider.
7. Malgré ces moyens resserrés, ou plutôt à raison même de ces contraintes, quelles priorités devons nous nous assigner ?
Le Ministre vous a présenté avant-hier plusieurs grands domaines d’attention particulière : la promotion du français et de son usage ; la pleine mobilisation des outils numériques et de nos ressources audiovisuelles ; l’illustration et le rayonnement de nos valeurs et de nos idées ; la consolidation et de nouveaux développements de notre dispositif d’éducation à l’étranger.
Il ne s’agit pas d’objectifs disparates et concurrents. Au contraire, c’est de notre capacité à les conjuguer que dépendront la réussite de chacun d’entre eux et l’efficacité globale de notre action.
Il n’y a aucun passéisme, ni je ne sais quel acharnement désespéré à faire du français et de son apprentissage le socle de notre diplomatie culturelle.
La langue établit une relation de proximité, construit pour le long terme, ouvre à d’autres échanges. Cette priorité d’évidence a été rappelée au cours des dernières semaines dans l’état des lieux qui a été dressé de l’Audiovisuel Extérieur de la France : il serait illusoire de chercher à faire connaître un "regard français" sur le monde sur les décombres de la diffusion en langue française de RFI ou de France 24, ce qui n’enlève rien au succès d’audience qu’a connu la version en langue arabe de France 24 dans le contexte historique que nous savons.
Nous devons chercher à construire le continuum le plus efficient entre enseignement du français dans nos instituts et alliances, enseignement en français dans nos lycées à l’étranger, accueil des étudiants étrangers en France pour lequel il nous faut affronter avec les meilleurs armes la compétition mondiale, y compris via notre politique des visas.
Besoin de continuum encore entre illustration de nos valeurs et de nos idées, promotion ou consolidation de la démocratie, alimentation et contribution dans chacun de vos pays aux débats intellectuels, coopération et échanges scientifiques.
Mon homologue indien me disait il y a quelques semaines à Delhi, à l’occasion des consultations stratégiques annuelles, que pour ses compatriotes la France était historiquement le pays de la science. Cet identifiant français demeure dans beaucoup de régions du monde. A nous de l’entretenir et de le faire fructifier, c’est une des nouvelles missions confiées à l’Institut français.
Nécessité aussi d’articuler la maîtrise et le meilleur usage des outils numériques et les enjeux de la régulation de l’économie numérique. L’enseignement du français, le rayonnement de nos idées, la diffusion de nos contenus culturels, aussi peu flatteur soit ce terme, reposeront toujours davantage sur des services numériques, soit que nous en ayons la maîtrise en propre, soit que nous jouissions d’un accès assuré sur les services mondiaux.
Il nous faut donc faire preuve de vigilance et d’imagination pour veiller à préserver des conditions d’accès et de concurrence ouvertes dans l’économie de l’internet, assurer un respect effectif du droit d’auteur et de la propriété intellectuelle, concevoir des stratégies globales répondant à nos intérêts et principes face à des concurrents qui développent leurs propres offensives. Nous attendons de vous analyses et propositions propres à nourrir notre action dans les enceintes multilatérales, à Bruxelles, à l’OMC ou à l’UNESCO.
Assumer, enfin, la complémentarité redoutée encore par quelques uns, mais à mes yeux évidente et féconde, entre diplomatie culturelle et diplomatie économique.
Nul risque d’asservissement ou de dépendance de la première par rapport à la seconde.
Mais plutôt le souci de bâtir sur des acquis comme notre dispositif unique au monde de lycées français à l’étranger, que nos entreprises reconnaissent comme le plus efficace des soutiens publics à leurs activités exportatrices ; ou de s’inspirer du modèle des saisons culturelles croisées, qui sont toujours l’occasion d’une mobilisation des entreprises de part et d’autre et d’intensification des contacts et des échanges.
J’ajouterai que nous n’avons pas d’autre choix : notre redressement économique passera aussi par la préservation de notre image culturelle, et notre capacité à financer nos actions culturelles dépendra de notre économie globale et de la contribution accrue que pourront y apporter les entreprises.
La prochaine conférence des ambassadeurs fera de cette dialectique le cœur de sa réflexion collective.
Mesdames et messieurs,
Voilà autant d’orientations ambitieuses, convergentes autour d’un même objectif de rayonnement de ce que nous avons de meilleur, et qu’il vous appartiendra de mettre en œuvre dans la diversité des régions du monde où vous servez.
Le rôle du ministère des affaires étrangères, dans sa relation avec l’Institut, sera en effet de préciser nos attentes et le contexte de notre action extérieure en général, en fonction de notre évaluation et de nos objectifs dans les pays de la rive sud de la Méditerranée, dans les nouveaux pays émergents, en Europe, et aussi bien dans des terres de mission que là où nous devons veiller à préserver un capital précieux, parce que ancien et fragile.
A cette fin, il nous faut veiller au dialogue. Entre vous, qui êtes les capteurs et les relais des palpitations et des attentes du monde, et nos administrations et nos agences qui doivent être capables de vous entendre et de développer les politiques les plus pertinentes, sous l’aiguillon plutôt que sous la contrainte des moyens du moment.
Votre curiosité, votre goût d’entreprendre, votre passion de faire connaitre et partager, votre savoir-faire seront les atouts les plus précieux de notre réussite commune, celle de notre pays.
Je vous remercie.






