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Discours de Laurent Fabius - Ouverture du symposium sur les relations franco-chinoises (27 mars 2014)

Monsieur le Ministre,
Mesdames et messieurs,
Chers amis,

Je vous remercie, Cher collègue et ami Wang Yi, d’avoir accepté d’ouvrir ce symposium avec moi.

Nous avons souhaité que soit ménagé, à l’occasion de cette visite exceptionnelle du Président Xi, un moment pour réfléchir ensemble à l’avenir de notre partenariat. Notre dialogue réunit des acteurs et des observateurs de cette relation. Il permettra aussi, je l’espère, de nouer des liens personnels entre les participants : les relations d’Etat à Etat ont besoin de tels échanges humains directs.

Trois thèmes vont structurer vos travaux : le dialogue politique sur les grands sujets internationaux, l’enjeu climatique, et le « quotidien » qui fait la richesse de nos relations, c’est-à-dire les échanges économiques, culturels et humains.

Cet après-midi, nos deux présidents fixeront dans ce Palais les grands axes de notre partenariat pour l’avenir. Ce matin, je me limiterai à quelques réflexions issues de mon expérience.

* *

Entre la Chine et la France, beaucoup de bon chemin a déjà été parcouru et depuis longtemps, mais les progrès récents sont particulièrement importants. Depuis un an et demi, nous avons su placer notre relation dans une perspective de moyen et de long terme tout en évitant les soubresauts qui lui avaient trop souvent nui dans le passé. Il ne s’agit pas de mettre « sous le tapis » les problèmes qui peuvent surgir mais de les gérer comme on doit le faire entre vrais amis dans le cadre d’un dialogue sérieux, confiant et régulier, sans gesticulations. Bref, amitié, franchise et constance. Nous avons établi des bases solides.

Cela a permis à notre dialogue politique sur les grands dossiers internationaux de prendre une dimension nouvelle. Pendant longtemps, celui-ci était resté assez formel. Les choses ont changé, en mieux. Désormais, nous nous rencontrons très régulièrement : depuis votre prise de fonctions, cher collègue et ami Wang Yi, nous nous sommes déjà vus huit fois, soit un rythme presque mensuel. L’habitude s’est prise de consultations systématiques sur les grands sujets d’actualité. Sur la Syrie, sur l’Iran, sur l’Ukraine, notre dialogue est constant. Un réflexe a été pris, nous travaillons désormais ensemble comme je travaille avec John Kerry par exemple. J’y attache – je veux vous le dire – une grande importance.

Autre évolution significative : l’accent mis sur les échanges humains dans notre partenariat. Des mesures ont été décidées pour lever concrètement les obstacles à la circulation des personnes : simplification des procédures de visas, progrès pour l’accueil des étudiants chinois, dispositions en direction des touristes… Par exemple, nous avons délivré 20% de visas supplémentaires pour des Chinois en 2013 par rapport à 2012 et je constate pour février 2014 par rapport à février 2013 une augmentation du nombre de visas délivrés par la France de 48% !

Un palier a aussi, je crois, été franchi dans la perception de la France et de son attractivité par les investisseurs chinois. L’engagement des deux Présidents sur ce dossier a dissipé les interrogations qui avaient pu exister sur l’accueil réservé aux entreprises chinoises en France. PSA-Dongfeng, Fosun/AXA-Club Med, Hainan Airlines-Aigle Azur, Synutra dans le lait en Bretagne …

Convenons aussi que, sur d’autres points, les résultats ne sont pas encore au rendez-vous. Je pense en particulier au rééquilibrage de nos relations commerciales. Le déficit commercial demeure proche de 26Mds€ en 2013, soit toujours 40% de notre déficit global. Ces résultats, disons les choses, ne sont pas bons. Il nous faut redoubler d’efforts pour un rééquilibrage par le haut. Cette visite d’Etat y contribuera.

A cause de ce déséquilibre, la perception qu’ont les Français envers la Chine, très positive dans l’ensemble, comporte cependant certaines inquiétudes. Une enquête récente a montré que 70% des Français estiment que les relations franco-chinoises sont bonnes ou très bonnes, et même 80% quand on parle des relations culturelles ; mais les échanges économiques avec la Chine sont vus à la fois comme une opportunité (73%) et comme un risque pour les technologies (79%) et les emplois français (76%). Un cap psychologique reste donc encore à franchir et je souhaite que nous y réfléchissions aujourd’hui.

* *

Comment progresser pour développer ce partenariat au XXIème siècle ? Difficile de prévoir à si long terme. Demeurons lucides, car l’imprévu s’invite toujours. Mais la lucidité n’exclue pas l’ambition. Nous pouvons nous appuyer sur au moins trois évolutions majeures.

Première évolution, les mutations générales et celles du modèle économique chinois. La France n’avait pas pris pleinement le tournant de la première industrialisation chinoise. C’est une des causes du déséquilibre dont je parlais à l’instant. Aujourd’hui, le nouveau modèle que construit la Chine, plus tourné vers le développement intérieur, la qualité de vie, la consommation, l’environnement, offre des perspectives nouvelles. La France veut être au rendez-vous de ce nouvel âge de l’économie et de la société chinoise. Nous en avons, comme vous, besoin : urbanisme, agroalimentaire, énergie, environnement, distribution, loisirs, santé, la France y possède des savoir-faire reconnus, des entreprises parmi les premières au monde et des technologies de pointe. A nous de nous mobiliser pour être partenaires de ce dont vous avez besoin ; à vous de confirmer un environnement favorable pour ces nouveaux partenariats qui assureront les emplois et le développement durable auxquels vous et nous aspirons.

Cette mutation s’accompagne d’une prise de conscience croissante des enjeux environnementaux et climatiques, qui doit faire bouger les lignes dans les discussions internationales. Nous rencontrons là l’occasion d’un dialogue renouvelé sur des questions capitales car elles conditionnent la survie même de l’humanité. La France accueillera la grande conférence Paris Climat 2015. Nous entendons travailler avec la Chine pour la préparer afin d’aboutir à un accord universel et différencié.

La deuxième grande évolution, c’est la place croissante de la Chine dans les relations internationales, dont la France se félicite. Dans les années à venir, la Chine, compte tenu de son poids croissant, devra prendre des responsabilités de plus en plus importantes sur la scène internationale. La France, nation indépendante, membre permanent du CSNU, qui fait partie des rares puissances « globales », souhaite accompagner ce mouvement. De grands dossiers permettront d’y travailler. J’ai déjà parlé du climat. Je pense aussi à la sécurité et au développement de l’Afrique, c’est-à-dire une présence commune dans des pays tiers, et plus largement à l’organisation de ce que l’on appelle la gouvernance globale. C’est dans cet esprit que nous souhaitons que la Chine, qui n’en a pas encore eu l’occasion, puisse accueillir très prochainement le G20.

Je dis souvent, pour décrire la situation actuelle, que nous vivons dans un monde « zéro-polaire », c’est-à-dire éclaté, où aucune puissance ou groupe de puissances ne détient seul les moyens d’être le garant en dernière instance de la paix et de la sécurité. Chacun voit les dangers de cette situation erratique avec, par exemple, la crise russo-ukrainienne. La bonne réponse, c’est d’aller vers un « monde multipolaire organisé ». La Chine, l’Europe doivent constituer quelques-uns de ces grands pôles d’équilibre. L’objectif d’une multipolarité organisée rassemble la Chine et la France, nations pacifiques. Cet objectif est dans notre intérêt à tous et doit nous guider.

La troisième transformation qui doit fonder notre partenariat, c’est le développement de la société civile en Chine et la multiplication des liens humains entre Chinois et Français. Je vise ici non seulement la nécessaire compatibilité entre développement économique et équilibres sociaux, au sein de chacun de nos pays, non seulement la préservation de la diversité culturelle dans un contexte de plus en plus mondialisé mais tout simplement l’enrichissement de nos échanges et par nos échanges. Il suffit de se promener dans beaucoup de villes françaises pour réaliser combien la Chine est devenue présente dans la vie quotidienne des Français. En sens inverse, les étudiants français en Chine sont les plus nombreux parmi les européens. La communauté française de Shanghai – 20.000 personnes – est également de loin la première communauté européenne : tous ces contacts entre peuples et entre sociétés civiles constituent de plus en plus le cœur de notre relation et de nos échanges. C’est une grande chance ! Nous devons et pouvons développer encore ces contacts et ce brassage. C’est pourquoi, pour notre part, nous avons fixé des objectifs volontaristes. Nous voulons favoriser l’apprentissage du chinois dans le système éducatif français, encourager les jeunes diplômés français à effectuer des stages en Chine, développer des programmes à destination des acteurs de la société civile chinoise : 50.000 étudiants chinois au lieu de 35.000, 3 millions de touristes en France au lieu de la moitié, voilà l’objectif à atteindre rapidement.

Ces échanges humains sous toutes leurs formes feront l’objet d’un suivi spécifique assuré par un Vice-Premier Ministre du côté chinois, et par le Ministre des Affaires étrangères français, ainsi que cela existe entre la Chine et les Etats-Unis ou la Chine et la Russie. Nous retrouvons là la vision du général de Gaulle lorsqu’il décida, ainsi que le Président Mao il y a 50 ans, d’établir des relations diplomatiques entre la Chine et la France. Je le cite : « en multipliant les rapports entre les peuples, on [sert] la cause des hommes, c’est-à-dire celle de la sagesse, du progrès et de la paix ».

* *
Chers amis,

Dans la pensée française, on oppose souvent le changement et la conservation. Il me semble que la pensée chinoise, elle, nous enseigne que tout se transforme et que la vraie question consiste plutôt à déterminer quel doit être le contenu du changement positif. Pour les 50 ans qui viennent, c’est cette conception-là qu’il nous faut retenir : non pas figer le partenariat tel que nous l’avons construit depuis 50 ans mais, pour en maintenir la force, élargir et enrichir encore son contenu.

Je me suis limité ici, selon une expression chinoise, à « lancer une brique pour obtenir du jade » (抛 砖 引 玉). De vos travaux, j’en suis sûr, sortira un très beau jade. Et puisque nous sommes à la saison des fleurs de prunier, chères aux peintres impressionnistes français comme aux peintres chinois, je conclus en souhaitant que naissent de nos échanges des bourgeons porteurs de continuité, de longévité et de renouveau.


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