Discours de Laurent Fabius prononcé à l’université Fudan de Shanghai (17 mai 2014)

“Nous avons 500 jours pour éviter une catastrophe climatique."

Nos deux civilisations ont en commun une volonté de maîtriser et de construire leur avenir. Or, aujourd’hui le plus grand défi pour l’avenir de l’humanité, c’est le dérèglement climatique.

Nous avons 500 jours pour éviter une catastrophe climatique. Cela constitue une priorité de la diplomatie française comme des autorités chinoises. C’est notre affaire à tous, car c’est le futur de l’humanité qui se joue dans la réponse que nous apporterons ou non face au risque du chaos climatique.

**

Je n’ai pas choisi par hasard de parler de ce sujet à Shanghai. Rien ne semble pouvoir ralentir l’essor de cette ville-monde aujourd’hui classée parmi les plus attractives de la planète. De même rien ne semble pouvoir arrêter l’émergence – ou plutôt la ré-émergence car il s’agit d’un retour à une situation ancienne - de la Chine, qui serait depuis cette année, la première économie mondiale.

Pourtant, Shanghai fait face, comme le reste de la Chine, à des défis écologiques majeurs. Le premier est évident. C’est la pollution. Ce n’est pas un phénomène particulier à la Chine mais l’ampleur du problème est à la hauteur d’un développement industriel d’une rapidité sans précédent. De même se dessine la menace climatique. Shanghai est vulnérable aux conséquences du dérèglement climatique. La montée du niveau de la mer menace son littoral et laisse présager, si nous n’agissons pas, des conséquences dramatiques.

Ces deux crises sont deux faces d’un même problème : la pollution et le dérèglement climatique sont tous deux les produits d’un développement mal contrôlé et la solution se trouve dans l’adoption d’un mode de développement durable, plus respectueux des équilibres écologiques.

Le changement climatique n’est plus une notion abstraite ou une affaire pour nos lointains descendants. Il s’agit d’une réalité qui nous concerne dès aujourd’hui. Et c’est vous, les jeunes générations, qui aurez à subir ce phénomène si une action vigoureuse n’est pas menée.

Ses conséquences se manifestent chaque jour, qu’il s’agisse de la fonte des glaciers et des calottes polaires, de la montée des eaux, de l’acidification des océans, de la désertification, des conséquences sur les cultures agricoles dans de nombreux pays ou de l’extrémisation des phénomènes climatiques.

A terme, si nous n’agissons pas, un climat dérèglé, hors de contrôle, menacera les moyens de subsistance, le développement et l’existence d’une grande partie de l’humanité. Face à de telles conséquences, le mot « changement » climatique ne rend pas compte de la gravité des risques. C’est pourquoi je parle de dérèglement climatique ou de catastrophe climatique, qui exprime bien ce qui est en jeu : la capacité de l’espèce humaine à se développer, à se nourrir, à vivre décemment, à être maitresse de son destin. En bref, tout ce pour quoi le peuple chinois a lutté avec succès au cours des décennies écoulées.

**

Il n’est pas trop tard pour agir. Le dernier rapport du GIEC est à cet égard une source d’inquiétude mais aussi de détermination.

Inquiétude, parce que le rapport nous rappelle que, au rythme actuel de croissance des émissions de gaz à effet de serre, la température pourrait augmenter, non pas de 2 à 3°C comme évoqué jusqu’ici, mais de presque 5°C d’ici 2100.

Détermination, car les scientifiques nous disent qu’il est encore possible de tenir l’objectif d’une augmentation inférieure à 2°C que s’est fixée la communauté internationale.

Mais pour cela, nous devons engager sans tarder la décarbonisation de nos économies. Comme le dit le président du GIEC, « il est minuit moins cinq pour le climat ». Ces cinq minutes qu’il nous reste, nous devons les mettre à profit. Nous ne pouvons plus nous permettre de retarder l’action.

Alors que faire ?

L’action nationale est essentielle mais il faut aussi renforcer la coopération internationale. Nous sommes depuis 20 ans à la recherche de la meilleure manière d’agir. Depuis 1992, des jalons ont été posés, à Kyoto notamment.

Nous devons aller plus loin et plus vite. C’est l’enjeu de la conférence sur le climat (COP21) que la France accueillera en décembre 2015 à Paris. Doit y être adopté un nouvel accord universel sur le climat, afin qu’il entre en vigueur en 2020, lorsque le protocole de Kyoto ne s’appliquera plus. Paris Climat 2015 ne devra pas être un rendez-vous pour essayer mais un rendez-vous pour décider. Quelques principes nous guideront dans la construction de ce nécessaire accord :

L’ambition. L’accord devra fixer des objectifs de réduction d’émissions de gaz à effet de serre permettant de ramener la planète sur une trajectoire compatible avec la limite des 2°C.

La participation équitable. Les pays développés devront rester à l’avant-garde, mais tous les pays devront participer, en fonction de leurs capacités respectives et de leurs responsabilités internationales. C’est le principe de responsabilités communes mais différenciées.

La confiance. Pour être efficace, cet accord devra comporter des règles et mécanismes qui assureront la transparence et la confiance entre les parties.

La coopération. Cet accord devra offrir des solutions à tous les pays et renforcer la coopération internationale, par des financements et des transferts de technologie, notamment en direction des pays les moins avancés. Il devra répondre aux besoins de développement de tous les pays et leur fournir les moyens de s’adapter aux effets du dérèglement que nous ne pouvons plus éviter.

La flexibilité. L’accord devra être flexible pour s’adapter dans le temps. Nous ne visons pas un accord parfait sur le papier et dépassé dès après sa signature. Il fournira un cadre qui sera complété, renforcé au fil des années.

Ces objectifs sont-ils réalistes ? Certains en doutent et rappellent la difficulté, voire l’impossibilité, de trouver un accord lors des récentes conférences internationales. Il me semble cependant que les choses ont évolué par rapport à Copenhague et qu’une fenêtre d’opportunité s’ouvre, avec un engagement accru de la plupart des grands acteurs :

  • Aux Etats-Unis, après de longues années d’attentisme, le Président Obama a commencé à prendre des mesures fortes pour développer les énergies renouvelables, améliorer l’efficacité des véhicules, réduire les émissions des centrales à charbon les plus polluantes.
  • En Amérique latine, le Brésil offre un exemple remarquable dans la lutte contre la déforestation. L’Equateur développe à grande vitesse, avec l’aide de la Chine, son potentiel hydroélectrique et produira bientôt 80% de son électricité à partir de ressources renouvelables. Le Mexique s’engage aussi fortement pour le succès de Paris Clinat 2015.
  • Les pays africains, conduits par l’Ethiopie et l’Afrique du Sud, se sont engagés en faveur du développement des énergies renouvelables pour réduire leurs émissions et renforcer leur indépendance énergétique.
  • En Asie, la Chine prend des mesures fortes. Nous constatons aussi un engagement de l’Indonésie et la Corée. Et le Japon, contraint de réviser ses engagements de court terme après la catastrophe de Fukushima qui l’a momentanément privé d’énergie nucléaire, nous a assurés de sa volonté de fixer des objectifs ambitieux de réduction des émissions à moyen terme.

Pour tirer parti de ces évolutions positives et créer une dynamique de succès, il nous reste 500 jours puisque Paris Climat 2015 aura lieu en décembre. Cela paraît peu face à l’ampleur de la tâche. C’est suffisant pour un sursaut. Sur la route de Paris, plusieurs étapes nous permettront d’avancer. La première sera le Sommet organisé par le Secrétaire général des Nations Unies à New York en septembre 2014. Ensuite viendra la COP20 à Lima en décembre 2014, qui permettra de dessiner les fondations du futur accord qui doit etre adopté par consensus de tous les pays du monde. Avant la fin de 2014, nous devrons aussi avoir apporté des financements au Fonds Vert pour le Climat chargé d’apporter un soutien financier aux pays qui en ont besoin. Le début de l’année 2015 constituera un moment déterminant. Les pays qui ne l’auront pas encore fait présenteront leurs projets de contributions à l’accord de 2015, et notamment leurs objectifs de réduction d’émissions. L’Union européenne, avec ses 28 Etats membres, s’y prépare et elle fera connaître à l’automne 2014 son propre objectif pour l’horizon 2030.

***

Un pays sera déterminant pour parvenir à un succès à la Conférence de Paris, c’est la Chine.

La Chine possède en effet une responsabilité éminente compte tenu de sa taille et de son chemin de croissance. Elle représente le 1er émetteur mondial de gaz à effets de serre, avec à elle seule ¼ des émissions mondiales. Elle est aussi un des pays qui ont et auraient le plus à souffrir de ce fléau. Mais la Chine a une capacité d’entrainement forte.

La Chine est pleinement consciente de son rôle. Des mesures fortes ont été prises pour l’efficacité énergétique et les énergies renouvelables. Votre pays est devenu en quelques années le premier investisseur et le premier marché mondial des énergies renouvelables. il diversifie aussi son bouquet énergétique avec l’énergie nucléaire. Un objectif de réduction de l’intensité carbonique de 17%d’ici 2020, soit 40% à 45% par rapport à 2005, a été annoncé. Ces mesures ont déjà produit une réduction de l’intensité carbonique et énergétique de l’économie chinoise.

De son côté, la France a engagé une transition écologique de grande ampleur. Elle figure aujourd’hui parmi les économies industrialisées les moins émettrices de gaz à effet de serre tant en termes d’émissions par habitant que d’émissions par unité du PIB. Pour poursuivre sur cette trajectoire, nous nous sommes donné comme objectif de diviser par quatre nos émissions d’ici 2050. Notre objectif est de devenir la « première puissance écologique d’Europe ».

* *

Que faire pour avancer ensemble au-delà ? Le moyen décisif consiste à essayer de transformer les contraintes en opportunités.

Trop souvent, la lutte contre le changement climatique est vécue uniquement comme une contrainte. Si l’on s’en tient à cette approche, les Etats et les peuples, même pleinement conscients du défi climatique, risquent de s’en tenir à une position de « oui, mais » : oui, il faut faire quelque chose, mais non ce n’est pas à nous de le faire. En mettant en avant les opportunités considérables offertes par les réponses à la crise climatique, nous pouvons et devons pousser à l’action. Quelles sont ces opportunités ?

Une opportunité politique. L’émergence de votre pays est rapide et massive, elle suscite parfois des inquiétudes dans le reste du monde. C’est une des raisons qui expliquent certaines critiques émises contre la Chine il y a quelques années lors de la conférence de Copenhague. Elles sont en tout cas dépassées. Aujourd’hui, la Chine dispose d’une occasion unique de prendre le leadership mondial sur ce dossier emblématique, en annonçant des engagements ambitieux et nécessaires pour l’après 2020. Ces objectifs traduiront au niveau multilatéral la stratégie ambitieuse décidée souverainement par le gouvernement chinois. Ils auront un effet d’entrainement sur les autres grands acteurs, notamment les Etats-Unis et les grands pays émergents. L’image de la Chine bénéficiera fortement d’un tel engagement.

Une opportunité économique. En allant vers des économies et des sociétés appelées « bas-carbone », nous construisons la prospérité, les emplois et le bien-être de demain. De même que les énergies fossiles ont permis hier le développement de nos économies, demain, ce sont les technologies vertes qui assureront un nouveau cycle de croissance et de développement.

Une opportunité en matière de sécurité énergétique. L’efficacité énergétique est un des meilleurs leviers pour limiter les émissions de gaz à effet de serre. C’est aussi une excellente manière de réduire la facture énergétique. Les énergies renouvelables assurent une indépendance énergétique qui renforce la souveraineté économique.

Enfin, une opportunité en matière de santé publique. Une action déterminée pour réduire les émissions de gaz à effet de serre à long terme aura des bénéfices à court terme sur la qualité de l’air et donc sur la santé publique.

Surmonter notre dépendance au CO2 sera donc bénéfique sur tous les plans. Des solutions sont déjà là et nos ingénieurs en inventent chaque jour de nouvelles. Elles ne demandent qu’à être valorisées.

Informations complémentaires

PLAN DU SITE