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Discours de Laurent Fabius à l’occasion de la conférence franco-allemande "Les lumières : hier, aujourd’hui, demain" (7 février 2012)

Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs, Mesdames et messieurs les Secrétaires perpétuels et Présidents des Académies, Mesdames et messieurs les membres des Académies allemandes et française, Mesdames et Messieurs

Je vous souhaite bienvenue au Quai d’Orsay. Cette maison a plaisir et vocation à vous accueillir puisque vos travaux la concernent directement : en effet les valeurs des Lumières, la relation franco-allemande et, en toile de fond, l’avenir de l’Europe, ces réflexions doivent nourrir l’action de long terme de notre diplomatie.

Je veux, à cette occasion, rendre hommage à l’initiative de la Leopoldina, de l’académie des sciences de Berlin-Brandebourg, des académies des sciences et des sciences morales et politiques. Je salue en particulier les professeurs Stock et Ganten, côté allemand, ainsi que, côté français, Mme Bréchignac, M. Taquet, M. Bach et M. Collomb. Je remercie Philippe Meyer, qui m’a le premier parlé de ce projet, les membres du comité scientifique et du comité d’organisation. Votre conférence constitue un moment important du cinquantenaire du Traité de l’Elysée.

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Etait-il utile de vous interroger, comme vous le faites, sur l’histoire des Lumières, sur leur présent et sur leur avenir ? Pour nous, qui sommes mobilisés face aux crises qui secouent le monde, la réponse positive ne fait aucun doute.

Il y a quelques jours, les militaires français et maliens ont repris le contrôle de l’antique cité de Tombouctou. J’y étais samedi dernier aux côtés du Président de la République française. Nous avons trouvé là-bas des témoignages insoutenables d’exactions et les restes calcinés d’un patrimoine inestimable. Ceux qui s’attaquent à la liberté s’attaquent généralement aussi à la mémoire, aux bibliothèques et aux universités.

Face à cette réalité, le programme intellectuel des Lumières offre une boussole. Définir les Lumières appartient aux historiens et aux philosophes. Vous en avez discuté ce matin. Avec des nuances, on y retrouve généralement cette conviction qu’il ne peut exister de liberté civile sans liberté d’expression et que, réciproquement, une société du respect des droits est essentielle au développement des connaissances. Au cœur de la pensée des Lumières, il y a le lien indissociable entre liberté de pensée et connaissance, liberté individuelle et Etat de droit. Pas de savoir sans liberté : c’est une bonne boussole pour notre diplomatie.

Les Lumières ne sont donc pas un moment intellectuel ou philosophique isolé, qui appartiendrait au seul passé. C’est la pensée des Lumières qui a défini le programme de la liberté moderne. Lire Leibniz, Kant, Montesquieu, les Encyclopédistes constitue un vaccin sans pareil contre le risque du scepticisme, du relativisme ou du découragement. L’émancipation est l’objectif ; le progrès est possible. Liberté et progrès sont indissociables.

Ce projet s’adresse-t-il aux diplomates ? Certainement. Une politique étrangère n’a pas pour objectif d’imposer ses valeurs aux autres ; mais entre imposer et renoncer, il existe un espace, celui d’une diplomatie qui, s’agissant de la France, veut tenir le cap de la promotion des grands principes que sont les droits humains, la démocratie, la liberté.

Nous avons fixé ce cap à notre politique étrangère. Il ne s’agit pas d’être arrogant ou dogmatique. Mais faire valoir nos idéaux, soutenir partout les mouvements agissant pour la liberté et combattre leurs ennemis, faire avancer le respect des droits humains, c’est pour nous une préoccupation constante.

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L’autre actualité de votre conférence – qui n’est pas sans lien avec la première -, c’est la relation franco-allemande. Nos pays ont été le berceau de la pensée des Lumières. Ils ont excellé dans le développement des arts, de la littérature, des sciences, de la philosophie, des techniques. Ils ont représenté à biens des égards le sommet de la culture. Et pourtant, ils se sont opposés dans plusieurs conflits effroyables et l’Allemagne a connu le nazisme.

Cette histoire paradoxale et tragique doit constituer pour nous tous une source d’enseignements. Les relations entre nos sociétés sont désormais étroites, les rapports entre gouvernements, fructueux. L’Allemagne et la France sont devenus deux pays amis. Mais il faut garder la lucidité de reconnaître que la paix n’est jamais acquise ni l’amitié. Pour les faire vivre, il faut de la volonté et du travail. La France, je le confirme ici, est profondément attachée à la relation franco-allemande. Nous avons reçu cette amitié de nos prédécesseurs, nous la transmettrons à ceux qui viendront après nous.

Pour la faire vivre, nous devons être exigeants. Le sens de la relation franco-allemande, c’est d’être porteuse de projets. Ce qui suppose l’égalité entre partenaires et l’ouverture aux autres. Nous avons vocation à être un moteur pour l’Europe, pas un directoire. De la lucidité aussi : par exemple, nous avons, nous Français, parfois du mal à accepter l’idée que les Allemands ne sont pas des Français qui parlent allemand – et réciproquement.

L’amitié, ce n’est pas la facilité des embrassades. C’est la profondeur d’un engagement qui s’appuie sur des accords d’autant plus solides qu’ils ont été soigneusement négociés. C’est dans cet esprit qu’ont travaillé, il y a cinquante ans, nos illustres prédécesseurs. De Gaulle et Adenauer ont signé le Traité de l’Elysée. Je rends hommage à leur audace visionnaire. Il est un fait que, sans l’Allemagne et la France, l’Europe ne peut pas avancer. Or elle doit avancer.

Nos relations commerciales et – j’y insiste devant vous – nos relations culturelles, scientifiques et de recherche sont étroites. Beaucoup d’entre vous participent à de nombreuses avancées en cette année du cinquantenaire. Je suis heureux, ici, de saluer la contribution majeure du monde scientifique et universitaire à la relation franco-allemande. Cette imbrication rapproche nos références, nos objectifs, nos modèles de pensée. Elle se propage aux étudiants, notamment grâce au dialogue établi entre science et société à l’occasion du 50ème anniversaire du Traité dans nos deux pays afin d’attirer les jeunes vers la recherche. Ensemble, nous devons faire travailler notre jeunesse à cet avenir commun.

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La jeunesse, c’est précisément par elle que je voudrais conclure mon propos. Le souvenir de la guerre, dans lequel ont été élevées les générations d’après-guerre dont je fais partie, a beaucoup fait pour la construction de l’Europe. Mais les toutes nouvelles générations tiennent désormais pour évidents ces acquis. Nous devons innover tout en transmettant à ces jeunes générations le sentiment de responsabilité face à l’histoire qui a animé leurs ainés. C’est ce que vous faites et dont je veux vous remercier, vous qui possédez – comme disait Goethe du philosophe Herder – « l’art de faire de la poussière de l’histoire une plante vivante ». Par vos travaux, vous êtes les successeurs de ces éclaireurs, qui nous ont laissé en héritage la liberté et la paix. Merci.


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