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"Saint Louis a-t-il existé ?", entretien avec l’historien Jacques Le Goff (n° 24 - 1996)

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La prise de Damiette, en 1249, lors de la septième croisade de Saint Louis.

Représentant éminent de la Nouvelle Histoire [1], spécialiste du Moyen Age, Jacques Le Goff vient de faire paraître le fruit de dix années de recherches sur l’une des figures les plus aimées et les plus estimées de l’histoire de France : Louis IX, le seul roi français à avoir été canonisé. Erudite et passionnante, cette biographie réconcilie récit et analyse, histoire collective et vie d’un grand homme. Derrière la légende du roi-chrétien juste et pieux, Jacques Le Goff a cherché à retrouver le « vrai visage » de l’individu, avec l’espoir de restituer l’ensemble d’une époque. Il nous parle de cette rencontre avec la passion critique de l’historien, nous confie ses difficultés méthodologiques et ses découvertes.

Label France : Pourquoi avoir choisi d’écrire une biographie sur Saint Louis ?

Jacques Le Goff : Le choix d’une biographie relève sans doute du défi. On a tellement dit que les historiens de l’Ecole des Annales n’aimaient pas le genre biographique que j’ai pensé qu’il serait amusant d’aller y voir d’un peu plus près. D’autre part, je pense que l’on ne peut écrire une bonne biographie que sur un personnage que l’on s’estime capable d’approcher de près. Or, avant le XIIIe siècle, l’absence de sources fiables rendait cette démarche impossible. J’ai donc arrêté mon choix sur le XIIIe siècle où trois personnalités se détachaient, non seulement par leur importance, mais surtout en raison des sources disponibles sur eux : Saint François d’Assise, l’empereur germanique Frédéric II et Saint Louis.

Sur les deux premiers, il existe déjà de très bonnes études, Saint Louis s’est donc très vite imposé. Car la plupart des nombreuses biographies qui lui ont été consacrées depuis une vingtaine d’années ne me paraissaient pas suffisamment répondre aux exigences de la rigueur historique. Deux ouvrages cependant, de grande qualité et publiés dans les années 80 par deux historiens, l’un américain, Bill Jordan, l’autre français, Jean Richard, faisaient exception. Mais ni l’un ni l’autre ne s’était posé la question de l’individu (et contrairement aux idées reçues, la notion d’individu émerge au siècle de Saint Louis), et tous deux avaient plus ou moins centré leur étude sur la croisade. Sans nier son importance dans la vie de Saint Louis, je ne pense pas que la croisade ait été la grande pensée de son règne. Du point de vue de l’historiographie, j’ai donc estimé que le terrain était libre.

LF : Quelles difficultés avez-vous rencontrées pour bâtir cette biographie monumentale ?

Fidèle à la conception de l’« histoire-problème » de l’Ecole des Annales, ma première difficulté a consisté à définir une problématique qui me permette d’appréhender l’individu Saint Louis en interaction avec la société du XIIIe siècle, en évitant ce que le sociologue Pierre Bourdieu a appelé l’« illusion biographique », qui veut qu’on considère la vie d’un grand homme comme un destin déjà tracé, excluant les aléas de la vie. Je me suis attaché, au contraire, à montrer les hésitations, les décisions et les moments clés de la vie de Saint Louis, dès son enfance de roi. Car si l’homme construit sa vie, il est également construit par elle. Ce sont, en fait, les sources qui ont représenté les principales difficultés de mon travail d’historien, et ce à cause de leur nature même. En effet, une grande partie des documents disponibles sur Saint Louis sont de caractère hagiographique ou normatif. A travers Saint Louis, on dépeint plus le roi tel qu’il devrait être que celui qu’il a été, comme c’est le cas dans les Miroirs des princes, ces textes qui nous renseignent plus sur la conception du souverain idéal que sur la personnalité réelle des rois. Les qualités et les faits prêtés à Saint Louis - fréquenter les pauvres, les lépreux, faire de nombreuses aumônes, etc. - se retrouvent, ainsi, attribués à d’autres rois. Pourtant, j’ai parfois eu l’impression de tomber sur des détails suffisamment concrets de sa vie quotidienne pour me dire : c’est enfin lui. Mais là encore, j’ai eu de mauvaises surprises...

Et c’est là que je me suis posé, sous une forme provocante, cette question : Saint Louis a-t-il existé ? Bien entendu, il ne s’agit pas de dire que Saint Louis serait seulement le fruit du fantasme de l’histoire et des historiens, mais de se demander s’il est possible de retrouver le vrai Saint Louis.

LF : Comment avez-vous pu dégager le « vrai » Saint Louis de sa légende ?

D’abord, les textes laudatifs ne cachaient pas, malgré tout, certains de ses défauts. On sait, notamment, grâce aux confidences de son confesseur relevé du secret de la confession pour son procès en canonisation, quelles étaient les tentations de Saint Louis et comment il luttait pour ne pas y succomber ! Une série d’anecdotes nous révèlent le tempérament d’un homme très porté sur la chair, tiraillé entre la tentation et le scrupuleux respect des interdits de l’Eglise. Ensuite, nous disposons du témoignage à plus d’un titre exceptionnel d’un proche compagnon du roi, Jean de Joinville, auteur d’une Histoire de Saint Louis.

Joinville est le premier laïc à écrire la vie d’un saint, en langue vulgaire qui plus est, c’est-à-dire en français et non en latin. Ayant vécu dans l’intimité de Saint Louis, Joinville a été un témoin privilégié de sa vie quotidienne. S’il avait une très grande admiration pour le roi, Joinville savait, en même temps, le juger et n’hésitait pas à le réprimander quand il estimait, par exemple, que le roi se conduisait mal avec sa femme. Le titre de l’ouvrage témoigne, d’ailleurs, de cette distance prise par l’auteur par rapport à son sujet. Ce document m’a, ainsi, permis d’atteindre l’individu, ce que j’ai appelé le « vrai » Saint Louis, et de « ramener » avec lui une grande partie de la société et des problèmes de son époque.

LF : Comment s’explique l’immense prestige dont jouissait Saint Louis à son époque, dans toute l’Europe chrétienne mais aussi jusqu’à l’Empire mongol ?

Saint Louis a bénéficié, de son vivant, d’un extraordinaire prestige, qui a rejailli sur la France. Il reposait, je crois, sur trois choses. D’abord, sur un « charisme » de chef indéniable, pour reprendre la notion du sociologue allemand Max Weber. Les gens qui le rencontraient étaient frappés par cette aura qui l’entourait, en partie physique, et que sa dévotion contribuait, sans aucun doute, à accroître. Mais les deux traits de sa personnalité les plus impressionnants, aujourd’hui encore, résident dans son appétit de justice et dans sa passion pour la paix. Constantes en Occident depuis l’an 1000, ces aspirations se concrétisent enfin sous le règne de Saint Louis. Sa volonté de pacifier le royaume succède à des mouvements populaires contre le pouvoir féodal et seigneurial, reposant sur la violence et la guerre. Saint Louis était, pour ces raisons, ce que l’on pourrait appeler la conscience de la chrétienté.

Mais plus que la paix, sa grande action pour la France est peut-être d’avoir généralisé l’appel à la justice royale, c’est-à-dire à l’Etat. Saint Louis est scandalisé lorsqu’il apprend que les officiers royaux et tous ceux qui dépendent du gouvernement central, peuvent commettre des injustices ou se rendre coupables de corruption. Les mesures qu’il prend pour y mettre un terme répondent à des motivations à la fois d’ordre éthico-religieux et politique. En mettant en place un réseau d’enquêteurs pour contrôler et rendre compte de la bonne application de la justice, Saint Louis gagne sur les deux tableaux : il fait régner la justice et il renforce le pouvoir royal. Aujourd’hui, ses excès moralisateurs, ses persécutions des juifs, son agressivité de croisé contre les musulmans, déjà critiqués à l’époque, ne peuvent que limiter notre admiration.

LF : Pacifiste, Saint Louis part pourtant à deux reprises en croisade, faire la guerre aux musulmans. Quelles sont ses motivations ?

A l’époque, faire la paix entre chrétiens et partir en croisade contre les « infidèles » ne paraît en rien contradictoire. Il faut rappeler que Saint Louis est profondément imprégné par la conception chrétienne de la guerre telle que la définit Saint Augustin. Selon ce dernier, est juste toute guerre faite à des païens ou visant à rétablir la justice là où il y a eu injustice (invasion territoriale par exemple). C’est d’ailleurs uniquement dans ce cas que Saint Augustin estime que les chrétiens peuvent se faire la guerre entre eux. Enfin, pour limiter les guerres, Saint Augustin veut les faire dépendre de l’ordre politique, c’est-à-dire du Prince, qui a seul le droit de déclarer la guerre et de faire la paix. Une idée dont s’inspirera très largement Saint Louis. En abolissant les guerres entre seigneurs, il fait, là encore, coup double : il pacifie le royaume et renforce considérablement le pouvoir royal. Enfin, partir en croisade, c’est aussi pour Saint Louis une façon de perpétuer la tradition de ses ancêtres, les rois chrétiens, remontant à 1095. Ses autres motivations sont d’ordre religieux car Saint Louis a une vision de la chrétienté qui comprend, du point de vue territorial, l’Europe, où le christianisme s’est installé, mais aussi la terre Sainte, lieu de ses origines et de la présence mystique du Christ. A l’heure où Saint François d’Assise prône en terre Sainte une croisade par la parole, Saint Louis mènera une croisade militaire. Toutefois, lors de la remise aux musulmans de la rançon qui devait le libérer, Saint Louis avait obligé son entourage à leur rendre une somme d’argent adroitement dérobée au moment de la transaction. Un sens de la justice, quasi universel pour l’époque

Propos recueillis par Hugues Salord et Anne Rapin


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Chronologie de la vie de Saint Louis

1214 : Naissance du futur Louis IX, fils de Louis VIII et de Blanche de Castille.


1226 : A douze ans, à la mort de son père, Louis devient roi sous la tutelle de sa mère.


1229 : Traité de paix avec le Comte de Toulouse. Louis met fin à la croisade contre les « hérétiques » Albigeois (au sud-ouest de la France).


1233 : Premiers inquisiteurs nommés par la papauté en France.


1234 : Considéré comme majeur, Louis épouse Marguerite de Provence.


1241 : Les Mongols ravagent l’Europe centrale.


1242 : Victoire de Louis IX sur le roi d’Angleterre Henri III, qui soutenait une révolte féodale dans le Sud-Ouest.


1244 : Prise de Jérusalem par les musulmans. Louis tombe malade et fait vu de croisade.


1247 : Louis crée des enquêteurs pour réformer les abus de l’administration royale dans le pays.


1248 : La 7e croisade mène Louis en Egypte, où il prend Damiette.


1249 : Envoi d’une ambassade auprès du grand Khan mongol.


1250 : Défaite de Louis à Mansourah (Egypte) où il est fait prisonnier par les musulmans. Il sera libéré contre le paiement d’une rançon.


1250-1254 : Séjour de Louis en Syrie, qu’il fortifie.


1254-1270 : « Grande ordonnance » pour la réforme du royaume : Louis réprime le blasphème, le jeu et la prostitution, interdit les tournois et le duel judiciaire, ordonne que la monnaie royale ait cours dans tout le royaume, confie à des légistes le soin de rendre la justice à la cour (origine du Parlement), développe la juridiction d’appel.


1258 : Louis fait la paix avec le roi d’Aragon contre un échange mutuel de territoire.


1259 : Signature de la paix avec l’Angleterre.


1267 : Louis « se croise » pour la seconde fois.


1270 : Louis meurt de la peste devant Tunis lors de la huitième croisade entreprise dans l’espoir de convertir le sultan de Tunisie.


[1] Née en France, en 1929, avec la revue des Annales d’histoire économique et sociale, la « Nouvelle histoire » renouvela profondément la façon de concevoir et d’écrire l’histoire. Problématique et explicative, elle se détourne des personnages illustres pour comprendre la vie des hommes au quotidien et privilégie au récit des événements l’étude des structures sur la longue durée. Projet d’histoire « globale », comparatiste et interdisciplinaire, elle part à la conquête simultanée de l’espace et du temps et se lance notamment dans l’histoire des moeurs, des mentalités et des techniques.

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