Paroles d’écrivains
" Quelle place tiennent les livres dans votre vie ? " Telle est la question que nous avons posée à dix auteurs - et lecteurs passionnés - au cœur de la rentrée littéraire 2007.
Olivier Poivre d’Arvor
Chantal Thomas
Jérôme Garcin
Lydie Salvayre
Gilles Lapouge
Marc Levy
Linda Lê
Marie Darrieussecq
Laurent Gaudé
Muriel Barbery

Olivier Poivre d’Arvor
Cette activité fébrile et salutaire
Les livres ont traversé des siècles pour s’adresser à nous, tant leurs mots que leurs formes, si indispensablement archaïques. Mais le patrimoine n’est rien si la création ne l’enrichit pas chaque jour. Le miracle de tous ces livres qui s’écrivent aux quatre coins du monde, en dizaines de langues, par tant d’auteurs, qui se lisent, s’échangent, s’achètent, s’empruntent, se copient les uns les autres autant qu’ils se distinguent, cette activité fébrile et salutaire de mains, de poignets, de doigts sur des claviers prolongés d’écrans, autour de plumes, de stylos, cette écriture intense du monde qui se transforme en " livre ", voilà l’un des plus beaux miracles de l’humanité. Avec les livres, j’ai fait route, avec les livres, j’ai trouvé compagnie, avec les livres, je me suis fait homme et je me suis fait entendre, avec les livres, j’ai dit enfin " je ". Avec les livres, j’ai appris à me comprendre, j’ai choisi d’entendre, en les lisant, les autres et leurs voix ont frappé ma conscience, marqué ma mémoire. Jamais un livre ne m’a trahi. Toujours un livre me manque, celui qu’un jour, peut-être, j’écrirai, m’arrachant à moi-même.

Chantal Thomas
Un départ
La route vers l’aéroport de Nice et l’aéroport lui-même sont construits de telle façon que jusqu’à la dernière minute on ne quitte pas la mer des yeux. C’est donc en levant les yeux de la mer que je me trouve au contrôle des bagages. Je reprends mon sac, mon ordinateur. Un contrôleur me fait signe pour une autre vérification. Il s’apprête à ouvrir mes bagages mais découvre le livre que je porte à la main : Nietzsche et la philosophie par Gilles Deleuze. Aussitôt, il s’en empare, l’ouvre, le feuillette, le visage transfiguré. " Il y est question de Freud, non ? me demande-t-il. Je l’ai lu il y a longtemps. C’est extraordinaire. Un autre monde. Un monde qui fait peur... " Il me laisse passer, malgré la bombe mentale que je transporte avec moi. Plus tard, en plein ciel, je pense à ces mots : " un autre monde ", et combien ce déclic magique qu’est la lecture est facilement oublié ou banalisé. Car par les livres non seulement nous ne cessons de voyager ailleurs, très loin, mais c’est notre propre monde qui nous apparaît autrement, plus riche, complexe, chargé d’histoires et de mystères, vibrant d’enjeux. Pas tous les livres, bien sûr. Ceux qui nous donnent la force et montrent le chemin.
Philosophe et historienne, spécialiste du XVIIIe siècle, Chantal Thomas a d’abord publié des essais remarqués, notamment sur Sade et Casanova. Puis elle obtient, en 2002, le prix Femina pour son premier roman consacré à la reine Marie-Antoinette (Les Adieux à la reine, éd. du Seuil, traduit depuis dans une vingtaine de langues). Elle est également l’auteure de récits plus personnels (Souffrir, éd. Rivages, 2003) mettant en scène ses propres lectures. Elle enseigne dans plusieurs universités américaines. Son prochain roman, Cafés de la mémoire, paraîtra en février 2008 (éd. du Seuil)

Jérôme Garcin
Lire, c’est vivre
Est-ce parce que j’ai eu le privilège de naître dans un berceau de papier ? Est-ce parce que j’ai connu très tôt la douleur de perdre un père éditeur dont je n’ai jamais cessé de chercher la trace dans ma bibliothèque ? Je l’ignore. Depuis toujours, mon rapport avec les livres tient de la pathologie. Je ne peux pas vivre, voyager, m’endormir, aimer, respirer sans eux. Chaque jour, dans ma besace, il m’en faut dix au moins, des maigres et des gros, des anciens et des modernes, en épreuves ou reliés, que j’annote, souligne, prolonge, dont je corne les pages et massacre le dos. Je suis un lecteur compulsif. Je ne connais pas, et me le reproche souvent, les douceurs du farniente, la vertu d’oublier le temps dans le temps d’un roman, la grâce de m’installer dans un essai comme, l’été venu, dans une villégiature. Je dévore. J’absorbe. Je ressemble à cette réclame des années 1950 où l’on voyait Gérard Philipe mordre, de ses jolies dents blanches, un bouquet de pages imprimées. C’est beaucoup moins intellectuel et beaucoup plus physique qu’on pourrait le croire. D’où, sans doute, ma passion du style, mon goût pour la matière même de la phrase, mon attirance pour le corps du texte, ma conviction flaubertienne que la littérature, c’est du solide. Et le lecteur, un perpétuel affamé.

Lydie Salvayre
La vie sans les livres ne serait qu’une erreur
Je suis née dans un livre. Cela n’est pas une métaphore. Je suis née à moi en lisant. Je suis née au refus, à l’excès, aux énigmes, je suis née à l’incompréhensible des choses, je suis née à ce qu’on appelle la vie intérieure grâce à un livre. J’avais dix ans. Je m’en souviens. Et le livre s’appelait Sans famille [d’Hector Malot].
J’appartiens aux livres. Toutes les autres appartenances me réduisent et m’enferment. Toutes les autres appartenances me font horreur. Le sol, le sang, la race, la famille me font horreur.
J’appartiens aux livres. À ceux que j’ai lus dès l’enfance. À ceux qui ont marqué les saisons de ma vie. J’appartiens aux livres de Cervantès, de Rabelais, de Pascal, de Faulkner, de Bernhard. Mais j’appartiens aussi aux livres que je n’ai pas lus et qui ont fondé la langue que je parle, son esprit, ses couleurs, sa vitesse.
J’appartiens aux livres. Lorsque le monde est un vacarme, les livres me reposent. Lorsque la vie n’a plus de sens, les livres savent en rire.
Aucun dieu n’étant là pour m’accueillir, aucun maître pour me guider, aucune racine au sol pour me retenir, je crains d’être écrasée dans l’immanence des choses. Mais la voix inquiète des grands livres me conduit vers un inconnu qui m’appelle et maintient vive ma marche en avant.
Je lis, je vis. La vie sans les livres ne serait qu’une erreur. Ma vie sans les livres serait inconcevable. Comme une existence sans secret. Comme le jour sans la nuit.
Les livres sont mon jour et ma nuit.

Gilles Lapouge
La boutique aux miracles
Tout enfant, chaque livre me semblait une magie. Un jour, un homme avait déposé des petits signes sur un papier et puis ces noirceurs étaient entrées en hibernation. Mais il suffisait qu’un regard les frôle et voici qu’un univers extraordinaire se dépliait. La plus modeste des librairies, je la voyais comme une boutique aux miracles.
Un livre est la plus frêle des mécaniques et rien n’est plus robuste qu’un livre. Jetez dans une cave ou un grenier cet appareil de rien du tout. Oubliez-le pendant mille ans, le temps que quelques empires s’effondrent, que la Chine s’éveille et que l’ordinateur soit inventé. Ensuite, soufflez sur la poussière qui emmitoufle votre incunable, tournez ses pages, et le minuscule instrument se met à faire du bruit. Des bielles et des pistons invisibles cliquettent. On dirait qu’un cœur recommence à battre. On dirait qu’une horloge morte réveille le temps. Sous vos yeux se lève un opéra fabuleux : une femme pleure ou bien elle danse, toute une famille s’agite dans une maison, une guerre éclate entre deux pays, une tempête se lève sur une mer, et le vent fait bouger les forêts.

Marc Levy
Nous faire sentir en vie
Le premier livre que j’empruntai, en cachette, dans la bibliothèque de mon père, fut Le Lion de Kessel et la première chose qui me vint à l’esprit lorsque je refermai l’ouvrage fut que la petite fille n’avait pas eu peur du Lion. Je trouvais formidable l’idée d’un monde où les hommes n’auraient pas peur de ce qui n’est pas comme eux. Jamais cette idée ne m’a quitté, la petite fille de Kessel non plus. Combien de fois ai-je pensé à elle alors que j’hésitais à prendre une décision, alors que la différence de l’autre éveillait en moi une méfiance infondée. Quelques années plus tard, la lecture de l’œuvre d’Antoine de Saint-Exupéry m’inspirait non seulement le goût du voyage et de la découverte, mais je crois bien plus encore un amour et un respect sans limites de la liberté. Pas seulement la mienne, mais aussi celle des autres.
J’ai voyagé des années durant, parcourant les quatre coins du globe, avec toujours enfoui quelque part dans ma valise un livre de Saint-Ex. Croyez-moi, le lieu où l’on prend possession d’un livre, l’horizon qui se découvre lorsque l’œil s’écarte ne serait-ce qu’un instant de la page, affectent votre perception de sa lecture. Et l’un de mes meilleurs moments de lecture fut celui où je tournais les pages de Terre des hommes tandis que le ferry-boat où je me trouvais traversait la baie agitée de Hong Kong. Jamais je ne me suis senti aussi libre, de ressentir. Quelques années encore, et alors que je lisais Clair de femme de Romain Gary, je comprenais combien même la peine de cœur la plus profonde a le mérite de nous faire sentir en vie, et les pages d’un livre de nous aider à supporter les cicatrices encore ouvertes.
Dès son premier roman, Et si c’était vrai... (éd. Robert Laffont, 2000), Marc Levy a rencontré un immense succès public, que ses titres suivants ne démentiront pas : traduits en 38 langues, ses livres se sont vendus au total à plus de treize millions d’exemplaires. Son septième roman, Les Enfants de la liberté, est paru en 2007 (éd. Robert Laffont).

Linda Lê
Autant d’augures qu’il faut se résoudre à écouter
Les livres sont notre immortalité, disait Chalamov. Ils bruissent de rumeurs, autant d’augures qu’il faut se résoudre à écouter, font souffler le vent de la contestation et conspirent contre notre tranquillité. Celui qui s’approprie un tourbillon de mots porteurs d’interrogations est entraîné dans un mouvement où le dessaisissement précède la reconquête : il se déprend de lui-même pour mieux apprendre à se reconstituer, car le butin ainsi amassé - ces dépouilles opimes [1] qu’ont recueillies les têtes brûlées de la littérature en prenant d’assaut le langage afin d’extraire de sa gangue un levain de passion - n’est une richesse que s’il sert de monnaie d’échange dans ces équipées au cœur de l’étrangeté, où l’on troque ses certitudes contre des vertiges, des tangages.

Marie Darrieussecq
Être seul avec le monde entre les mains
Lire c’est s’absenter du monde
lire c’est retrouver le monde
lire c’est être seul avec le monde entre les mains
lire c’est être seul en compagnie des autres
lire c’est réfléchir avant de passer à l’acte
lire c’est prendre le temps de penser
lire c’est imaginer
imaginer c’est se mettre à la place de l’Autre
lire est un humanisme
lire c’est être avec l’autre et avec soi-même
lire et écrire c’est le début de l’appartenance au monde
chacun devrait pouvoir lire et écrire dans sa langue
lire c’est être seul et pourtant faire partie du monde
Écrire c’est répondre à cette solitude sans la remplir
sans imaginer la combler
écrire c’est affronter le vide
écrire c’est être à côté du lecteur
ni à sa place ni au-dessus
écrire c’est compter sur l’intelligence
écrire c’est être seul aussi
mais pas tout seul pas isolé
écrire c’est chercher l’Autre en soi
on peut en faire une maladie
on peut en faire un métier
on peut en faire une extase
écrire c’est incontrôlable mais c’est grammatical
écrire c’est poser des questions sans réponse
écrire c’est répondre à des questions pas posées
écrire c’est refuser les mots de la concorde comme ceux de la discorde
écrire c’est semer le désordre en ravivant la langue
écrire est un humanisme et une malédiction
écrire me tient debout mais creuse aussi des gouffres

Laurent Gaudé
Les oranges de Vittorini
On se demande souvent si la littérature change la vie. J’en suis persuadé. Elle n’a pas cessé de changer la mienne. À travers la lecture, d’abord, puis à travers l’écriture.
Longtemps, je n’ai pas aimé les oranges. Je n’en mangeais jamais. Et puis, j’ai lu Conversation en Sicile de Elio Vittorini. Dans ce superbe roman, le narrateur revient en Sicile, terre de sa naissance, après une vie passée sur le continent, et redécouvre son île. À un certain moment du livre, il croise un petit vendeur d’oranges, accompagné de sa femme, harassé par la pauvreté. Cet homme n’a rien d’autre à vendre que ses oranges et personne ne lui en achète parce qu’elles sont amères. Ces oranges amères sont sa seule richesse, et il ne cesse de les maudire.
Du jour au lendemain, j’ai aimé les oranges. À chaque fois que j’en mange une, les oranges de Vittorini ressurgissent en mon esprit. Le petit vendeur réapparaît et je croque dans un bout de Sicile.
Cet exemple paraîtra peut-être dérisoire à certains. Il ne l’est pas pour moi. Le livre de Vittorini a changé mes goûts. Il a donné à ces oranges une histoire, une saveur qui, maintenant, me les rendent chères. C’est dire à quel point la lecture est une rencontre, un échange, un apprentissage. C’est pour cela que je lis. Pour cela que j’écris. Rien que pour cela.
Passionné de théâtre, Laurent Gaudé a d’abord écrit pour la scène (sa première pièce, Combats de possédés, traduite en anglais et en allemand, a été jouée à Londres et à Essen), avant de passer avec succès au roman. Le Soleil des Scorta (éd. Actes sud, 2004) a remporté le prix Goncourt. Il a publié en 2007 Dans la nuit Mozambique, toujours chez Actes sud.

Muriel Barbery
La jubilation de la lecture
Je me souviens très bien du premier livre. Pas du premier livre lu, mais du premier à avoir éveillé en moi la jubilation de la lecture.
C’était un volume du Club des cinq de Enid Blyton. Je ressens encore dans mon corps la qualité et l’intensité de cette lecture : s’absorber totalement dans le texte, devenir sourde et aveugle au monde, vivre l’action, sentir le champ des possibles s’ouvrir, des sentiments naître, la vie scintiller et se parer de nouvelles couleurs, nommer des sensations inconnues, entrevoir des passions nouvelles. Refermer le livre avec euphorie et regret et attendre le prochain avec une avide impatience.
Et puis il y a eu le deuxième livre. Auquel, à quatorze ans, je n’ai rien compris. Mais grâce auquel j’ai appréhendé avec une stupeur éblouie que lire, c’est aussi jouir de la langue. C’était Les Liaisons dangereuses de Laclos et je découvrais que la langue ne servait pas seulement à créer des mondes mais qu’elle pouvait aussi être une fin de beauté en soi.
Voilà pourquoi, après bien des lectures obligées, je ne lis plus que des romans, de la S.F. [science-fiction] ou des bandes dessinées : parce que la lecture est pour moi le moment où se rejoignent la jubilation de la langue, qui élève à la beauté, et celle du récit, qui construit de nouveaux mondes.
[1] Riches dépouilles qu’on recueille comme un butin.



