France-Diplomatie
retour home
Culture

Festival d’Avignon : le théâtre aux quatre vents

Il y a soixante ans naissait le Festival d’Avignon, l’une des plus grandes manifestations d’art dramatique du monde.

Un théâtre nouveau
Expressions venues d’ailleurs

Grand par la qualité des spectacles que l’on y propose, le Festival l’est également par l’importance de son public : entre 80 000 et 100 000 spectateurs, fidèles et nouveaux venus, prennent tous les ans d’assaut, dès les premiers jours de juillet, la petite ville du sud de la France. Elle est alors comme saisie par le théâtre ; dans ses rues, comédiens et foules s’échangent sourires de connivence et tracts promotionnels [1], tandis que des trompettes annoncent le début des spectacles dans les lieux principaux du Festival.

L’histoire du Festival d’Avignon commence à la fin des années 40. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, particulièrement dévastatrice pour l’ensemble du monde européen, la France tente de renouer tant bien que mal avec la vie culturelle. L’organisation inédite, en septembre 1947, d’une semaine d’art dramatique (on ne parlait pas encore de " festival "), dans l’enceinte du Palais des papes [2], s’inscrit dans ce processus de renaissance et de renouvellement.

L’initiative en revient à un couple de galéristes parisiens tombés follement amoureux de la région - la Provence - et qui ont choisi ce site historique, alors presque à l’abandon, pour présenter leur fonds exceptionnel d’œuvres d’art contemporain. Sur les conseils de leur ami, le poète René Char [3], le couple Zervos fait appel à l’étoile montante du théâtre français de l’après-guerre, Jean Vilar, pour accompagner leur exposition en organisant une semaine de représentations théâtrales en plein air, dans la Cour d’honneur du Palais des papes. Après un refus initial, Vilar accepte de relever le pari, un pari d’autant plus difficile que, au dire même du comédien, cette cour était " techniquement un lieu théâtral impossible " et que " l’histoire " y était " trop présente ".

Un théâtre nouveau

Génial et inventif, Jean Vilar saura pourtant jouer des difficultés techniques de la Cour d’honneur et en faire un espace merveilleusement théâtral où ont été présentées, depuis, quelques-unes des plus grandes pièces du répertoire européen, de Shakespeare à Büchner, en passant par Beaumarchais, Molière, Hugo, Calderón, Goldoni ou Beckett. Mais, plus encore, Vilar, partisan d’un théâtre populaire et d’un art dramatique qui " serait comme le gaz et l’électricité " à la disposition de tous, va profiter de la liberté que lui procure l’éloignement de la capitale et de l’audace architecturale des lieux pour inventer un théâtre nouveau, proche du spectateur et en rupture avec les traditions bourgeoises des salles parisiennes.

Le succès est au rendez-vous dès le début des années 50 et le Festival devient rapidement un événement incontournable de l’été. Celui-ci est particulièrement apprécié des jeunes qui trouvent dans le théâtre " vilarien " le reflet fidèle de leurs préoccupations, de leurs rêves et de leurs aspirations, magnifiquement incarnés par des comédiens qui ont pour noms Jeanne Moreau, Michel Bouquet, Maria Casarès, Serge Reggiani, Germaine Montéro ou Silvia Monfort, futurs monstres sacrés de la scène française. C’est l’époque où Gérard Philipe, jeune premier très populaire au cinéma, met son enthousiasme et sa fougue au service du Festival.

Pendant deux décennies à la tête du Festival d’Avignon, Jean Vilar lui imprime sa marque et fixe des orientations fondamentales : mettre le public " au centre ", rendre les grandes œuvres du répertoire européen accessibles au plus grand nombre, ouvrir ce Festival d’art dramatique à d’autres disciplines, la danse avec Maurice Béjart, la musique avec, notamment, Jorge Lavelli ou le cinéma avec Jean-Luc Godard.

Expressions venues d’ailleurs

Sur les traces du fondateur - Vilar meurt en 1971 -, ses successeurs (Paul Puaux, Bernard Faivre d’Arcier, Alain Crombecque et les directeurs actuels, Hortense Archambault et Vincent Baudriller) ont poussé plus loin cette ouverture à d’autres formes artistiques, en accueillant en Avignon des concerts, des expositions, mais aussi du cirque et du théâtre équestre.

Enfin, et surtout depuis les années 80, le Festival s’est tourné vers des créateurs étrangers. Sa programmation d’aujourd’hui n’a rien à voir avec celle des années 50 ou 60, où il représentait essentiellement le répertoire français. Cette internationalisation a permis au public, francophone à 90 %, de découvrir les œuvres des plus éminents chorégraphes contemporains (Merce Cunningham ou Pina Bausch), mais aussi des pratiques théâtrales venues d’ailleurs. Vilar lui-même avait montré la voie en invitant, dès 1968, le Living Theatre (voir note dans l’entretien). Ce sera ensuite le tour du théâtre musical italien, du nô japonais ou du tazieh, drame religieux iranien. D’ailleurs, l’adaptation, en 1985, de l’épopée indienne le Mahabharata par le duo Peter Brook et Jean-Claude Carrière demeure un moment de grâce exceptionnel.

Dépositaire de la tradition " vilarienne " du théâtre populaire, le Festival d’Avignon s’est perpétué en se renouvelant et en se réinventant chaque année. " L’acte est vierge, même répété ", disait René Char. C’était la devise de l’édition 2007 du festival.

Tirthankar Chanda
Journaliste

Trois questions à Vincent Baudriller, codirecteur du Festival d’Avignon

" Le Festival est un espace où l’on se confronte à la diversité de la création. "

Quelle est la spécificité du Festival d’Avignon ?

Vincent Baudriller : Depuis ses origines, il y a soixante ans, le Festival d’Avignon se caractérise par un souci double d’innovation et de partage. C’est un festival de création où les artistes invités prennent le risque de proposer de nouvelles formes de théâtre, tout en s’assurant qu’un large public puisse y accéder. Le fondateur, Jean Vilar, était animé par l’idéal du théâtre populaire, en rupture avec les théâtres bourgeois parisiens, et convaincu de la nécessité de placer le public au centre de tout. Depuis, les directeurs successifs ont toujours tenté d’allier l’impératif du renouveau avec cette conviction de Vilar. C’est cela la spécificité du Festival d’Avignon et le secret, à mon sens, de la grande vitalité de cette manifestation.

Depuis quatre ans, vous codirigez ce Festival d’Avignon avec Hortense Archambault. Quelle a été votre contribution à son renouvellement ?

Nous le dirigeons à deux : c’est une première dans l’histoire du Festival. Et d’ailleurs cela se passe très bien, dans l’harmonie et en toute complicité. Autre nouveauté, nous le dirigeons depuis Avignon, alors qu’avant le directeur siégeait toujours à Paris, sauf pendant la durée du Festival. Enfin, nous avons choisi d’avoir chaque année à nos côtés un artiste associé, qui était en 2007 le comédien et metteur en scène français Frédéric Fisbach.

L’artiste associé nous parle d’abord de son regard sur le monde et sur le théâtre. C’est seulement après ce dialogue que nous commençons à réfléchir à la programmation, à la meilleure manière de répercuter ses observations sur le choix et l’organisation des spectacles. Ce temps de dialogue est précieux, car il nous aide à réinventer le Festival chaque année en lui donnant une coloration particulière. Il permet aussi de maintenir notre travail au cœur de la préoccupation de la création artistique.

Après avoir fait quelques incursions du côté de l’Asie et de l’Afrique, les programmations du Festival semblent se focaliser sur l’Europe depuis 2000...

Je crois que l’espace naturel du Festival d’Avignon est l’espace européen. Nous voulons que ce festival soit représentatif d’une certaine vision de la culture de l’Europe, une culture faite d’une grande pluralité linguistique et artistique. Notre ambition est de proposer aux spectateurs la possibilité de se confronter en l’espace de quelques jours à cette diversité qui est consubstantielle à l’identité européenne.

Mais c’est important que le Festival soit aussi ouvert sur le monde, qu’il soit un lieu de rencontres et d’échanges. Cette tradition date de l’époque de Jean Vilar, qui avait invité en Avignon le Living Theatre [4], malgré les réticences de ceux qui le finançaient. La présence en 2007 de deux artistes remarquables qui venaient des deux Congo (le chorégraphe Faustin Linyekula et le comédien Dieudonné Niangouna) s’inscrit dans ce cosmopolitisme solidement ancré dans l’histoire du Festival.

Entretien réalisé par Tirthankar Chanda

Pour aller plus loin

- www.festival-avignon.com (site officiel)
- www.avignon-off.org (site du festival " off ")


[1] En marge de la programmation officielle se déroule au même moment dans la ville un festival dit " off ", proposant une multitude de spectacles.

[2] Au XIVe siècle, menacés par des troubles dans l’Italie d’alors, les papes se réfugièrent temporairement en Avignon sous la protection du roi de France.

[3] 1907-1988.

[4] Troupe de théâtre expérimental fondée aux États-Unis à la fin des années 40 par le peintre et poète Julian Beck et l’actrice Judith Malina.

impressionVersion imprimable