Niki de Saint-Phalle ou la féminité triomphante
Printemps 2002 : les Nanas débarquent à Nice. Sculptures monumentales multicolores, à la féminité exubérante et joyeuse, aux corps aussi aériens que plantureux, elles font partie d’une rétrospective consacrée à l’une des plus grandes artistes contemporaines, Niki de Saint-Phalle. L’exposition est organisée par le musée d’Art moderne et contemporain de Nice autour de l’exceptionnelle donation que vient de lui faire l’artiste [1].

Franco-américaine née en 1930, Niki de Saint-Phalle a été élevée aux Etats-Unis (à New York) puis a principalement vécu en France, tout en travaillant et en exposant dans les deux pays, faisant le lien entre leurs avant-gardes artistiques. Depuis 1994, elle vit et travaille à San Diego, en Californie.

Ange luminaire.
Polyester peint,
socle en fer,
éléments électriques
(1995).
Artiste inclassable et prolifique, Niki de Saint-Phalle a produit une œuvre vigoureuse et colorée, souvent monumentale et parfois habitable, utilisant avec un égal bonheur la peinture, la sculpture et l’architecture, en passant par le théâtre, le cinéma, mais aussi les meubles, les bijoux et le parfum.
Une œuvre enchantée qui abrite des créatures fantastiques, terrifiantes ou merveilleuses - végétaux, animaux, hommes, femmes surtout -, et qui, revisitant les mythes et les légendes, veut unir l’ombre à la lumière, le masculin au féminin, le singulier au collectif... Un monde imaginaire universel, accessible à tous, d’autant plus que les créations ludiques de Niki de Saint-Phalle sont destinées aux espaces publics, places, fontaines et jardins auxquels elles donnent une âme dans de nombreuses villes d’Europe et des Etats-Unis.
Une œuvre aussi qui a fait sensation dans les années 60, quand l’artiste invitait les visiteurs à lancer des fléchettes sur ses tableaux cibles, comme le Portrait of my lover (1961), ou tirait à la carabine sur ses fameux tableaux, Tirs, commencés la même année, faisant éclater des poches de peinture, de graines ou de nourriture, dont le contenu dégoulinait sur des surfaces de plâtre immaculées.
L’originalité de l’expression de Niki de Saint-Phalle converge alors vers le refus des formes traditionnelles revendiqué par les artistes qu’elle fréquente, des Américains de Paris comme Robert Rauschenberg, Jasper Johns, Larry Rivers, ou les Nouveaux Réalistes qu’elle rejoint en 1961. Ce mouvement, qui revendique "le recyclage poétique du réel urbain, industriel, publicitaire", a été lancé en 1960 par Pierre Restany avec Yves Klein, Christo, Martial Raysse, Arman, César, Daniel Spoerri. Parmi eux, Jean Tinguely, un artiste suisse qui, à partir de la fin de 1960, partage sa vie et son travail.

Jusqu’à la mort de Tinguely, en 1991, le couple (qui se marie en 1971) collaborera à des œuvres communes, comme la Fontaine Stravinsky, à Paris, près de Beaubourg (1982), et aux projets de chacun : il réalise la structure de certaines sculptures, elle apporte aux machineries tournantes, sifflantes et tapantes de Tinguely la couleur et la lumière avec ses mosaïques en miroir, comme sur le Cyclope, dans la forêt de Fontainebleau.
Après ses premiers collages, elle évolue vers des assemblages d’objets récupérés où elle explore notamment l’ambiguïté de la condition féminine, habillant de couleurs vives et gaies des poupées aux corps violentés et cernées d’objets hétéroclites, où les jouets voisinent avec des clous, des ciseaux, des couteaux : Crucifixions, Accouchements... Ses Mariées incarnent entre toutes la pureté mise à mal.
Si elle rejoint le climat de contestation de l’époque, la rage de Niki de Saint-Phalle contre les hypocrisies et les perversités familiales, religieuses et sociales trouve son origine dans sa propre histoire : à onze ans, elle a été victime d’inceste. Après une jeunesse rebelle et mouvementée, elle a fait des séjours en hôpital psychiatrique pour dépression nerveuse, et c’est lors de sa convalescence à Nice, en 1953, que la peinture s’est imposée à elle.
De tableaux assassinés en armatures de fer torturées, toute la première partie de l’œuvre de Niki de Saint-Phalle apparaît comme une tentative vitale de dire l’indicible et d’interroger l’incompréhensible (elle réalisera en 1972 Daddy, un film sur la relation entre un père et sa fille, et publiera en 1994 Mon secret, un livre sur l’inceste).
De cette quête obstinée et cathartique, l’artiste sort réconciliée avec la féminité et la vie, et ses œuvres vont célébrer le bonheur et la liberté d’être. Plus de monstres sanguinaires, mais des dragons multicolores et inoffensifs. A partir de 1965, ses Nanas et Vénus exubérantes dansent de joie, le ridicule petit sac à main qu’elles balancent parfois à bout de bras n’étant plus qu’un rappel comique des convenances dont elles s’affranchissent avec allégresse.
En 1996, sa Hon ("elle" en suédois) rencontre un énorme succès ; cette géante allongée, de 28 mètres de long sur 9 de large, abrite un bar et une vidéothèque et accueille le public par une entrée située entre ses jambes. Elle est réalisée (avec Tinguely) pour le Moderna Museet de Stockholm, dont le directeur, Pontus Holten, soutient le travail de l’artiste depuis des années.

Les expositions et rétrospectives se succèdent, à New York et dans les capitales d’Europe, en dépit de graves ennuis respiratoires dus aux plastiques employés pour ses sculptures, ainsi que les commandes publiques : entres autres le Paradis fantastique, avec Tinguely, pour le pavillon français de l’Exposition universelle de Montréal de 1967 ; pour les enfants, le Golem, à Jérusalem (1972), une tête géante de monstre avec une langue-toboggan ; le Dragon, à Knokke-le-Zoute, en Belgique (1975), une maison de jeu ; trois Nanas pour la ville de Hambourg (1974), qui les baptise Sophie, Charlotte et Caroline, du nom d’héroïnes locales ; Sun God, à l’université de Californie, une sculpture que les étudiants ont intégrée à la vie du campus ; L’Ange protecteur pour la gare de Zürich (1997)... En même temps, pendant vingt ans elle s’investit dans la construction du jardin des Tarots, en Italie, son œuvre maîtresse (voir encadré).
En Californie, Niki de Saint-Phalle rend hommage aux peuples noir, avec des héros noirs, et indien, avec les Totems et l’Hommage à la reine Califia. Elle vient d’achever les vingt-trois sculptures géantes d’une Arche de Noé pour Jérusalem, et Coming together, un immense visage aérien (en partie en miroir) pour le port de San Diego, dont elle dit : "C’est une vision occidentale du Yin et du Yang. Il représente aussi mon combat personnel pour intégrer les différents aspects de ma personnalité. C’est un défi que rencontre chacun de nous."
Du 17 mars au 27 octobre 2002, musée d’Art moderne et contemporain, promenade des Arts 06300 Nice. Tél. : (33-4) 93 62 61 62.
Par Monique Perrot-Lanaud, journaliste
Œuvre d’une vie, univers magique, interaction entre art et nature, espace symbolique et méditatif, atelier expérimental et conceptuel... Le jardin des Tarots de Niki de Saint-Phalle, ouvert en 1998, en Italie, est tout cela, plus ce que chaque visiteur y trouve en résonance avec son propre monde intérieur.
De la découverte de Gaudi et du parc Guell à Barcelone en 1955, Niki de Saint-Phalle déclare : "J’ai rencontré à la fois mon maître et ma destinée." Elle adopte les formes rondes et le recours à des matériaux divers, elle garde aussi le projet de construire son propre jardin d’art.
Grâce au mécénat d’une famille italienne qui lui donne un terrain en Toscane (à Garavicchio), elle se lance, à partir de 1978, dans la construction de vingt-deux sculptures géantes s’inspirant des arcanes majeurs du tarot. Trois d’entre elles sont habitables, dont L’Impératrice, carte de l’intelligence et de la sagesse féminine, où pendant plusieurs années l’artiste a vécu et travaillé avec son équipe, installant son lit dans le sein de la statue : "J’étais la mère à l’intérieur de la mère", dit-elle.
La tâche est immense, les obstacles énormes, y compris la maladie qui l’invalide pendant des années, mais, soutenue par Tinguely et ses amis artistes, elle va jusqu’au bout : "Rien ne pouvait m’arrêter. J’étais ensorcelée."
La "plus grande aventure de (sa) vie" est un condensé de tous les thèmes chers à l’artiste : son Diable est androgyne, avec des seins et trois phallus, sa Roue de la Fortune, créée par Tinguely, symbolise l’union du masculin et du féminin, sa Justice est enceinte de l’injustice... Et l’illustration de sa générosité : "C’est, déclare-t-elle, un endroit pour rendre les gens heureux."
M. P.-L.
[1] La rétrospective organisée par le musée d’Art moderne et contemporain de Nice donne à voir 325 œuvres de Niki de Saint-Phalle, dont 170 constituent la donation faite au musée de Nice.



