Résultats : le temple d’Aphrodite
Mission archéologique d’Amathonte
La tombe d’Ariane ?
Un dispositif énigmatique au nord du temple : la tombe I, creusée dans le rocher tout près du versant nord de la falaise, qui témoigne presque certainement de l’occupation la plus ancienne de la ville. Exactement orientée nord-sud, elle se compose d’un petit escalier qui permet d’accéder à un couloir étroit (« dromos ») et à la chambre funéraire, grossièrement circulaire. Par sa forme, elle est comparable à des tombes des XIème-Xème s. av. notre ère mises au jour à l’Ancienne-Paphos (nécropole de Skalès) et, comme dans plusieurs de ces sépultures paphiennes, on y a découvert une grande pierre à cupules d’un type caractéristique de la fin de l’Âge du Bronze. Sa seule présence au sommet de la colline est extrêmement étonnante, puisque toutes les nécropoles sont situées hors les murs, et tout laisse penser que ce monument à la situation exceptionnelle est à peu près contemporain de la fondation de la ville et qu’il a été (re)sacralisé au moment où s’est développé le sanctuaire, aux VIIIème-VIIème s. av. n.è. Il est évidemment tentant d’établir un rapprochement avec le tombeau d’Ariane-Aphrodite, évoqué par Paion d’Amathonte dans un texte transmis par Plutarque au Ier s. de n.è., mais on manque d’arguments définitifs.
Le sanctuaire

Un des principaux objectifs que s’était fixés la mission française en 1975 était l’identification et la fouille du principal sanctuaire de la ville, qui avait été en même temps, d’après les rares témoignages littéraires conservés, un lieu de culte majeur à Chypre jusqu’à l’époque impériale. Ce ne sont pas les textes anciens qui ont permis la localisation rapide du sanctuaire, mais la recherche des restes du grand vase en pierre qui, au témoignage de nombreux voyageurs, se dressait tout contre celui du Louvre, emporté en 1865 par l’équipage d’un navire de guerre français. Dès les premiers jours de fouilles, en 1976, le « second vase d’Amathonte » était retrouvé et la poursuite des recherches confirmait rapidement l’importance du site : en 1979 était mises au jour à la fois une portion de la krépis du temple et deux dédicaces du roi Androklès à « la Chypriote » et l’« Aphrodite de Chypre » qui assuraient définitivement l’identification du sanctuaire.
La première installation à caractère religieux est celle des « vases d’Amathonte », qui servaient sans doute à des cérémonies de lustration : le rocher a été creusé pour installer celui qui est encore partiellement en place, alors que l’exemplaire transporté au Louvre était posé sur la plate-forme taillée voisine. Il est à peu près certain que ces deux énormes jarres ont été extraites de la falaise nord de l’acropole au prix d’une véritable prouesse technique, puisque le vase du Louvre (fig. 7), d’une hauteur de 1,87 m et d’un diamètre maximum de 3,19 m, pèse plus de 12 tonnes. Les taureaux et les palmettes qui décorent les anses de celui du Louvre se rattachent, par leur style, à des oeuvres du VIIème s. a. C. La courte inscription syllabique « étéochypriote » gravée sur une de ces anses ne donne guère d’indications sur la fonction de cet énorme récipient, même s’il est possible que le seul mot identifiable, a-na, signifie dans la langue locale « la divinité » ou soit le nom de cette divinité.
Les lieux étaient en outre creusés de grottes et de citernes, dans lesquelles a été recueilli un abondant matériel céramique archaïque. Un autel, des bases de barrière et des trous en anneaux creusés dans la roche pour attacher les animaux, témoignent des sacrifices qui étaient accomplis à l’entrée du sanctuaire.

Androklès, le dernier roi d’Amathonte, a laissé les traces de sa dévotion à l’égard de la « Déesse de Chypre » : deux bases inscrites en grec alphabétique et en « étéochypriote » étaient destinées à porter, dans un cas, les statues en bronze de ses deux fils, dans l’autre un tronc à offrandes et la statue de son fils Orestheus ; la tête d’enfant en marbre exposée au musée de Limassol pourrait lui avoir appartenu. On notera cependant que, sous le règne de Ptolémée VIII (144-118 av. n.è.), un haut fonctionnaire dont le nom est perdu avait consacré une offrande (probablement un bâtiment) à « Sarapis, Isis, Aphrodite et aux dieux associés » : ce témoignage sur le culte des dieux égyptiens dans le sanctuaire est d’autant plus intéressant que, dans le grand dépôt de figurines en terre cuite mis au jour en 1979 au nord de la porte centrale du rempart médian figurent un grand nombre de représentations d’Isis à côté de celles d’Aphrodite
C’est en tout cas de cette période (Ier s. av. n.è.) que datent les premières constructions importantes que l’on puisse voir dans le sanctuaire VII : en se plaçant à l’intérieur du temple impérial on suit sur plus de vingt mètres l’assise de réglage du mur de fond d’un portique dorique, dont les colonnes reposaient sur le mur parallèle conservé plus au sud ; plusieurs fragments de cette colonnade ont été retrouvés, dont un chapiteau pratiquement intact qui avait été remployé dans le mur de l’atrium paléochrétien.

La découverte des éléments d’un dépôt de fondation placé sous le mur qui séparait le pronaos de la cella a permis de dater le début de la construction du grand temple d’Aphrodite X dans les années 75-100 p. C. : c’était, de loin, le bâtiment le plus imposant du sanctuaire et un des rares temples de type grec attestés à Chypre. On notera que le sanctuaire le plus célèbre de l’île, celui d’Aphrodite à l’Ancienne-Paphos, n’a jamais possédé d’édifice de ce genre, auquel on peut seulement comparer le temple de Zeus à Salamine et, malgré ses dimensions nettement inférieures, celui d’Apollon Hylatès à Kourion. Même si nous ne connaissions pas le texte de Tacite, la découverte du temple d’Amathonte permettrait donc, à elle seule, de donner au sanctuaire de l’« Aphrodite de Chypre » une place primordiale dans la vie religieuse de Chypre à l’époque impériale.
Les dimensions du bâtiment prises au niveau de la première assise de la krépis sont de 31,87 x 15,12 m (à Kourion 14,80 x 9,20 m). La krépis, composée à l’origine de trois degrés, supportait directement les murs qui n’étaient pas entourés d’une colonnade comme la plupart des temples grecs ; seules quatre colonnes se détachaient en façade, déterminant au centre une travée plus large, sur laquelle prenait appui un escalier d’accès relativement étroit.
La structure intérieure du temple comporte un pronaos, sorte de vestibule, clairement déterminée par le départ d’un mur de refend, une cella et un opisthodome d’environ deux mètres de profondeur. Le sol de cette pièce était situé nettement plus bas que celui du reste de la cella, qu’il faut imaginer au niveau de la troisième assise de la krépis, c’est-à-dire environ 0,50 m plus haut que les restes actuellement visibles. On remarque d’autre part plus à l’est, donc à l’intérieur de la cella, qu’une rangée de blocs se détache légèrement du mur du temple et aboutit à un recreusement du rocher destiné sans doute à recevoir un objet sacré, peut-être un grand vase comme dans le temple d’Apollon Hylatès à Kourion. Il n’y a aucune trace de support intérieur dans la cella, ce qui implique pour les poutres maîtresses une portée de plus de 11 m, acceptable au vu des ressources forestières du Troodos dans l’Antiquité.
Malgré la disparition d’un nombre considérable de blocs, l’élévation du monument est restituable. Une particularité qui rapproche le temple d’Amathonte des édifices religieux de Syrie est la présence, à défaut d’une colonnade péristyle, de pilastres à la base soigneusement moulurée à chaque angle de la cella et le long du mur extérieur. Ce souci d’animer une architecture d’ensemble plutôt rigide et froide se retrouve dans la structure des colonnes détachées en façade, dont quelques fragments sont visibles dans les murs paléochrétiens : elles sont en effet composées de facettes plates dans la partie inférieure et de tambours « rudentés » plus haut.
Les blocs de l’entablement - dont un grand nombre ont été rassemblés à l’ouest du temple - témoignent de principes architecturaux relativement austères : pas plus les architraves à trois « fasces » (bandeaux en ressaut) que les frises à deux fasces ou les corniches à modillons ne présentent ces décors végétaux si fréquents dans l’architecture hellénistique et impériale ; seule la palmette sculptée sous les corniches d’angle fait exception à la règle. L’absence de décor figuré sur le fronton est plus traditionnelle à cette époque et l’existence d’acrotères n’est pas assurée.
Le plus grand intérêt du temple d’Amathonte provient cependant du type des chapiteaux, inconnu en Grèce, qui est utilisé en couronnement des colonnes de façade et des pilastres : ils appartiennent à la série dite « nabatéenne » à cause des monuments de Petra et d’autres sites du royaume de Nabatène. Ils sont d’une qualité d’exécution supérieure à ceux de Petra ou de Bosra. Des chapiteaux du même genre, mais d’exécution nettement moins soignée, sont connus à Kourion (en particulier au temple d’Apollon Hylatès), au gymnase de Salamine et à Kition-Larnaca. Mais leur présence sur un des temples majeurs de Chypre pose, sous une forme encore plus précise, le problème de l’origine de ce style, en l’absence de véritable tradition architecturale à Chypre comme en Nabatène : même si l’on n’y connaît que peu d’exemples, c’est vraisemblablement en Égypte que ce type de chapiteau est apparu vers la fin de l’époque hellénistique. La reconstruction de ce temple fait partie d’un programme de mise en valeur du site, entrepris par le Service des Antiquités chypriote.
La seule autre construction de cette époque est la chapelle XI, qui se trouve non loin de l’angle nord-est du temple. La fonction de ce petit édifice construit avec soin ne peut être déterminée avec certitude, mais il a eu un prédécesseur, dont les fondations ont servi d’assise à la krépis du temple. Faut-il mettre ces deux édifices successifs en rapport avec la dédicace aux dieux égyptiens trouvée remployée dans cette zone ?
Vers le Vème siècle en tout cas, l’état de conservation du bâtiment a semblé suffisamment bon pour justifier un réaménagement : un mur de terrasse XII fermait l’accès du côté est, et une nouvelle entrée par le sud. On descendait à partir de là vers le temple en marchant sur le remblai qui recouvrait la maison IX. Quelle était la fonction du bâtiment rénové ? Tout laisse penser qu’il s’agissait du lieu de culte chrétien antérieur au VIIème s., dont l’existence est assurée par toute une série d’indices.


